Le grand chemin

9 mai 2008

Le plus amusant lorsque l’on crée un concept c’est de savoir qu’on est maître de le modifier, de le contourner ou même de le détruire. Ce message est un peu différent des autres. Il ne commence pas par un dialogue, ces quatre répliques qui sont sans doute la seule chose véritable, connue et vérifiable sur ce blog. “Je” vous parle directement pour vous remercier de suivre depuis plus d’un an maintenant Little Computer People.

Aujourd’hui j’ai fait une chose étrange. Poussé par je ne sais quoi, j’ai décidé d’aller m’assoir deux heures au beau milieu de la place Louise et d’y contempler le monde. C’est étonnant le nombre de visages connus que l’on peut croiser en deux heures de temps. Eux sont réels, il vivent sur ma Terre, je les connais de vue et parfois de nom. Derrière eux il y avait les gestes, les émotions et les manies de Thomas, Samuel, Salma, Robert, Gabriel, Augustine, Aurélie, Emeline, Denis, Hubert, Gustave, Guillaume, Muriel, Matisse, René, Marc, Julie, Charlotte et Gérald. Il y avait vous, il y avait moi et derrière moi il y avait Romain. Nous regardions tous dans des directions différentes et nous ne sommes pas vus.

Ce blog est mon monde à moi, une thérapie pour me retrouver et me mettre en quête de mon propre chemin.

“Ils se séparèrent au prochain carrefour. Henri-Maximilien choisit la grand-route. Zénon prit un chemin de traverse. Brusquement, le plus jeune des deux revint sur ses pas, rejoignit son camarade ; il mit la main sur l’épaule du pélerin :
- Frère, dit-il, vous souvenez-vous de Wiwine, cette fillette pâle que vous défendiez jadis quand nous autres, mauvais garnements, lui pincions les fesses au sortir de l’école ? Elle vous aime ; elle se prétend liée à vous par un vœux ; elle a refusé ces jours-ci les offres d’un échevin. Sa tante l’a souffletée et mise au pain et à l’eau, mais elle tient bon. Elle vous attendra, dis-elle, s’il le faut, jusqu’à la fin du monde.
Zénon s’arrêta. Quelque chose d’indécis passa dans son regard, et s’y perdit, comme l’humidité d’une vapeur dans un brasier.
- Tant pis, dit-il, quoi de commun entre moi et cette fille souffletée ? Un autre m’attend ailleurs. Je vais à lui.
Et il se remit en marche.
- Qui ? demanda Henri-Maximilien stupéfait. Le prieur de Léon, cet édenté ?
Zénon se retourna :
- Hic Zeno, dit-il. Moi-même.”

Extrait de L’œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar (première partie : la vie errante, le grand chemin)

“Mon ami…”

6 mai 2008
- Moi : Ca va bien ?
- Lui : J’ai beaucoup réfléchis hier soir. Je préfère qu’on en reste là…
- Moi : Heu…
- Lui : Oui je sais…

Tu vois, il y a quelques mois je faisais la connaissance de ton réverbère. C’était une nuit où la ville était éteinte, une nuit noire, sans électricité. Lui, ce géant de fonte, il brillait plus que jamais, il m’illuminait. C’est étrange comme cet évènement à changé ma vie. Quelques temps après je te rencontrais. Depuis tu ne m’as jamais réellement parlé. Tu me dis parfois quelques mots, quelques politesses, un “oui” ou un “non”. Pourtant moi je te parle, souvent pour ne rien dire, juste parce que j’en ai besoin. J’ai besoin de parler, de m’exprimer. Je retiens trop et trop longtemps. Les idées viennent, les phrases se forment et puis je les oublie. Chaque mot ainsi perdu me laisse une brûlure, un manque énorme. Je ne te connais pas, pas plus que cette ville qui nous entoure et que ces gens qui passent. En me taisant, je m’ignore moi-même. Je nie le monde en bloc, je vis à côté des choses et je semble m’en contenter. Ai-je raison ?…

Mon ami je voudrais t’expliquer ma conception du monde, sans vouloir te convaincre, là n’est pas mon but. Vois-tu, les règles qui régissent la mer et le ciel, les devoirs que nous imposent la Terre, je ne les connais pas. Ce qu’il adviendra de moi je l’ignore. La manière qu’ont les petites choses de nous glisser entre les doigts, la fréquence à laquelle les gens changent parce qu’ils craingnent de rester les mêmes, la raison pour laquelle les choses ne vont jamais comme nous le voulons, tout cela m’est inconnu. La finitude ou l’infini de notre univers, la personne qui préside à notre destin, comment éviter les défaites et la précipitation vers notre inexorable fin, je n’y pense pas très souvent. L’amour, l’amitié, les sentiments, la peur, les couleurs, les maladies, les hommes, les femmes, les animaux… ce sont des choses que je ne comprends pas. Je le pourrais sans doute mais les explications ne me contentraient pas… mes torts et mes droits, mes jours et mes nuits, mes ténèbres et mes lumières, ils sont en moi, tout au fond de moi, et je les garde… en réalité, je ne veux pas savoir… nous vivons mon ami, et j’aime cette vie plus que tout.

En prononçant ces mots, Romain regardait les étoiles. Gabriel était assis à ses côtés et faisait de même. Tous les deux souriaient…

C’était au temps où…

23 avril 2008
- Moi : Demain je suis invité à l’expo sur l’Expo 58…
- Ma Mère : Ha oui ? C’est bien ça… tu es content ?
- Moi : Oui bien sûr, ça me changera !
- Ma Mère : …Moi je n’étais pas là en 58, j’étais au Congo…

Les commémorations sont habituellement des choses que j’aime. Cette année nous fêtons les cinquante ans d’un évènement qui a marqué la génération de mes parents : l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Mon Père avait onze ans à l’époque, ma Mère un peu moins. Si je dois citer ce que j’en connais, je parlerais de l’Atomium que je trouve personnellement hideux, du Heysel et du chocolat “Dessert 58” que je n’ai jamais su différencier du “Double Lait“. Le reste, je le connais par tradition ou par ma formation d’historien. Oui, c’était chouette l’Expo 58. Oui ça mérite bien un beau feu d’artifice cinquante ans après.

Mais voilà, dans toute cette histoire, quelque chose me rend triste. Radio, télévision et presse écrite s’évertuent à vanter l’évènement sur le même ton, celui de la nostalgie exacerbée. Je suis moi-même de nature nostalgique mais là c’est carrément déplaisant et les mots sont franchement durs à entendre. ”C’était au temps où les Belges étaient heureux“, “C’était au temps où les rêves étaient permis“. Et quoi ? On fait quoi maintenant ? Nous vivons une époque désenchantée ? Depuis dix, vingt, trente ans ?

Alors voilà, moi, Fred, le type qui peut faire un tour à 360 degrés en gardant les yeux derrière la tête, j’affirme que les rêves sont encore permis et que les Belges, s’ils le veulent, peuvent être heureux ! Je condamne cette recherche, conjuguée au passé, d’un bonheur de complaisance, facile et accesssible et cette nostalgie d’une belle époque révolue. Je parlais récemment à un ami de ma conception de la nostalgie et j’avais peine à trouver mes mots tant elle semble pour moi évidente. J’espère que ce blog et mes histoires qui fêteront bientôt leur premier année d’existence permettent d’éclaircir cette conception sans doute trop personnelle. La nostalgie, telle que je l’utilise, est l’instrument permettant de relier passé, présent et futur au moyen de sensations et d’émotions. En ce sens, elle me stimule plus qu’elle ne me rend triste.

Voilà, pour une fois j’ai parlé en “je” au présent… ça m’a fait un bien fou, merci ! Pour conclure, je ne vais quand même pas bouder l’actuelle effervescence et je terminerai par souhaiter un très heureux anniversaire à l’Atomium !

Le temps qui reste

22 avril 2008

- Eux : Quel est votre prénom Monsieur ?
- Moi : Frédéric.
- Eux : Ha… nous avons déjà un Frédéric…
- Moi : Très bien… vous avez un Robert ?

Marc contemple souvent ses coupes et ses médailles. Elles sont de toutes formes, de toutes tailles et de toutes origines. Premier dans un championnat de natation en mille neuf cent nonante neuf, second dans un marathon trois ans plus tard. Quelques photos témoignent de ses victoires en football, à l’époque où il ne jurait que par les sports d’équipe. Handball, basket-Ball, tennis, il a tout essayé… Très bon dans son lycée, excellent à l’université, il décrocha diplôme sur diplôme. Curieux, intelligent, brillant, tout le monde s’accordait à dire que Marc était un exemple à suivre. Il inspira la fierté de ses parents, la reconnaissance de ses amis et l’admiration de sa première petite amie.

Elle s’appellait Julie, elle avait vingt-et-un ans lorsqu’il la rencontra. Elle était réservée et timide, belle et discrète. Elle l’avait croisé dans une de ces soirées étudiantes où l’on parle trop fort. Elle était adossée contre un mur et semblait s’ennuyer. Marc était là par hasard. Il avait suivi des amis et ne connaissait presque personne. Ils parlèrent quelques instants, s’échangèrent quelques politesses puis s’envoyèrent quelques attentions moins “délicates”. Il la rammena chez elle et l’histoire commença sous les draps, comme dans nonante neuf pourcent des cas. Julie ne fut pourtant pas une médaille ou une victoire comme les autres en dépit des circonstances crues et directes et de ces draps qui, le matin, puaient la sueur et l’alcool. Le magnétisme avait opéré. Le plus naturellement du monde ils restèrent cinq années ensemble. Dénué de romantisme et de sensiblerie, leur relation fut pourtant forte et fidèle. Il y avait un accord tacite et des règles non énoncées que chacun respectait inconsciemment. C’était une histoire naturelle, au sens biologique du terme, une histoire humaine…

Les années passant, Julie commença à se lasser de ce picotement dans le bas du ventre. Certes, c’était bien agréable et personne ne pouvait être aussi comblé qu’elle tant la compatibilité des corps et des sensations était parfaite. Elle voulait sans doute plus ou très certainement autre chose. La petite fille qu’elle était encore n’avait pas encore eu son vrai prince charmant. L’admiration à sens unique qu’elle éprouvait pour Marc lui devenait insupportable. Ils étaient tous les deux les objets d’un désir sans pareille mesure, les éléments d’une équation chimique qui allait crescendo, sans jamais vraiment virer ou changer d’état. Tout ça était trop simple, pas assez moderne. Elle du se résoudre à le quitter. Un matin d’automne, il lui rendit les clés de son appartement. Ils se séparèrent sur le pas de la porte. Julie était consciente de l’utilité de son caprice et Marc était frappé d’incompréhension. Tout deux reprirent leurs vies. Marc continua le sport et son job de commercial. Julie repris des cours en psychologie. Les jours, les mois, les saisons et les années passèrent…

Un soir d’été, à l’arrêt d’un bus, Julie reconnu la silhouette d’un homme qu’elle connaissait fort bien. Elle s’approcha du banc et son cœur s’emballa lorsqu’elle prononça en guise d’appel le prénom de Marc. Il l’a reconnu à la première syllabe et la machine infernale, éteinte depuis trop longtemps, se ralluma d’un seul coup. Comme au premier jour ils parlèrent peu. Julie, qui aurait tout fait pour ne pas tourner la manivelle se laissa emporter. Ils terminèrent dans des draps sombres, dans un trois pièces que Marc louait du côté de la gare. Elle tenta bien de lui parler et de le persuader mais Marc n’écoutait rien et le préservatif qu’elle lui avait suggéré tomba au pied du lit. “J’ai changé Julie… je sais que tu es célibataire, moi aussi… réessayons, je t’en supplie“. Elle se laissa charmer et refoula les quelques mots qu’elle aurait du lui dire avant, ceux-là même qu’elle avait découverts en ouvrant le courrier de l’hôpital, quelques semaines auparavant : “résultat… test HIV… positif“.

Le secret fut révélé quelques semaines plus tard. Des orages éclatèrent derrière la porte d’entrée du trois pièces de Marc. Plusieurs fois elle s’ouvrit et se referma mais, cette fois-ci, personne ne quitta l’appartement. Les paroles devinrent plus calmes et la colère se transforma en résignation. À la fin de l’été, ils prirent rendez-vous dans un cabinet médical. Ils s’y rendirent comme d’autres couples se rendent à l’église. Après avoir retiré les résultats au laboratoire, ils ouvrirent ensemble l’enveloppe. Les mêmes mots étaient inscrits : ”résultat… test HIV… positif“. Il les découvrit non sans douleur mais il se consola de ne pas les lire seul. Debouts sur la place de l’Hôtel de Ville, c’était le moment pour eux de modifier l’équation et de reconnaître un nouveau sens à leur relation. Il fixèrent ensemble l’horloge de la tour communale et, les yeux grands ouverts, ils jugèrent du temps qui restait et de ce qu’ils allaient en faire.

“Je” et “Il”

21 avril 2008

- Mon père : Comment peux-tu te mettre dans des états pareils !?
- Moi : Mais oui, c’est insupportable et malheureux !
- Mon père : Mais enfin, regarde, la vie est belle !
- Moi (en criant) : Mais bien sûr que la vie est belle !

Il y a quelques années, je vivais encore sur les ruines d’un passé explosé, balayé par des séismes et des tempêtes. Sur la scène d’une vie que je jugeais modeste, les débris et les restes d’un décor en carton brûlaient encore. Ce décorum, nous l’avions construit ensemble, ma famille et moi. Nous avions monté des planches pour servir de table et retourner des sauts pour nous asseoir. Nous avions pendu des draps pour s’isoler du froid. Nous y avions accroché des dessins et des photos pour les rendre beaux. Puis un jour, nous sommes devenus fous. Une folie de circonstance, certes, mais une folie tout de même. Nous avons crié si fort que le vent s’est levé. Nous avons tapé du pied si brutalement que le sol s’est crevassé. Les flammes ont jailli et l’eau s’est abattue sur ce royaume que mes parents avaient batti pendant plus de cinquante ans et auquel j’avais pris part pendant vingts années.

Je me suis réveillé un matin les yeux embués. Autours de moi, tout était ruine et désordre. Mes parents étaient debout. Ils se hataient à reconstruire. Ils n’étaient pas heureux mais ils s’en foutaient. Il y avait d’autres priorités. Moi je tenais à peine sur mes genoux. Un pas en avant et je basculais. J’étais minable et misérable. J’avais la nausée et je tremblais de peur. Plus rien, dans ce chaos, ne m’était familié. Sur les arbres dénudés, quelques photos s’étaient empallées aux branches. Les couleurs avaient jauni et les visages étaient arrachés. Ces photographies puaient le vinaigre à plein nez, comme tout le reste d’ailleur. J’interrogeais ma mère sur la situation mais elle ne répondait qu’à moitié. Elle n’a jamais vraiment été bavarde et Papa non plus. Mes frères étaient assis plus loin. Ils regardaient leurs pieds d’un air désolé. Aucun de nous ne parlions. Il régnait un lourd silence brisé de temps en temps par le vacarme d’un mur qui ne s’était pas encore effondré.

Je contemplais ce désordre avec un air de plus en plus cynique, partagé entre la honte, la pitié, la tristesse et l’euphorie. Rapidement, je me dis que tout cela tombait bien. Après tout, pour être logique avec moi même, la situation respectait les principes que je m’étais toujours imposé, ceux d’éffacer et de recommencer. Je me suis alors tourné vers l’arrière, là où les planches rejoignent l’obscurité et où l’atmosphère se teint de reflets mauves. Devant moi s’allongeait une unique perspective qui disparaissait à l’infini. J’étais seul, seul avec Romain. Lui souriait toujours bêtement. Il m’énervait. Il me tendit la main en disant : “Allez gars, bouge un peu ! Je vais te montrer un truc… tu vas voir, on va s’marrer“. J’ai mis un pied devant l’autre et j’ai disparu derrière le rideau. J’allais vivre pendant quelques années l’expérience la plus déstabilisante. Certains auraient jugé mon comportement destructeur. Avec le recul, j’en tire aujourd’hui de bien belles leçons.

J’ai entérré au pied d’un arbre une petite boîte dans laquelle j’ai déposé “Je”. Il était en sécurité sous la terre et personne ne pouvait le trouver. J’ai conjugué ma vie à la troisième personne du singulier en attendant que Romain me mène à l’endroit qu’il m’avait indiqué. Il me devançait et peignait en noir chaque vitre et chaque mirroir que nous croisions. il agitait devant moi des mots et des images qui devenaient une ralité, notre réalité. Nous avons marché ensemble dans l’obscurité. Avec les minutes, les heures, les jours et les mois qui passaient, Romain devenait mon guide. Mes parents, mes frères, les ruines et les photos jaunies étaient derrière nous. “Il” dictait la vie et les pas d’un “je” qui n’existait plus.

The arty and the geek

27 mars 2008
- Elle : Non mais il y a pire qu’un geek, non !?
- Moi : Hein, quoi ? Un nerd ?
- Elle : Oui c’est ça ! C’est la même chose qu’un geek ?
- Moi : Non non ! Un geek c’est sexy…

Charlotte habite rue des roses numéro un. La fenêtre de sa chambre se trouve juste en face de celle de Gérald qui, lui, demeure au numéro deux. Charlotte et Gérald ne se connaissaient pas il y a quelques mois. Ils se regardaient parfois à travers leurs rideaux mais toujours se rataient lorsqu’ils sortaient de chez eux. Ces deux là ont des vies forts différentes et des horaires bien dissonants. Gérald travaille chez lui. Le jour ne commence pas pour lui avant onze heures. Charlotte est étudiante en photographie. Ses cours l’obligent à être prête pour huit heures. Si Gérald n’a pas du matériel à aller chercher pour un client, il ne sort de chez lui que pour faire quelques courses, parce qu’il doit bien manger de temps en temps. Charlotte déteste traîner dans ses pantoufles. Elle repasse après ses cours dans les marchés ou dans les fripes, elle flâne aux terrasses des cafés en été ou parfois s’assied quelques heures sur un banc pour lire le dernier roman qu’elle a acheté chez le bouquiniste. Aucun des deux ne sait de quoi sera fait l’avenir. Gérald voit le futur de manière très pratique et Charlotte l’envisage très romantique.

Charlotte s’est installée à la rue des roses il y a quelques mois. Malgré ses efforts, elle n’a pu sympathiser avec aucun des voisins. C’est pourtant avec entrain qu’elle crie “bonjour” lorsqu’elle croise l’un ou l’autre des habitants de l’immeuble, mais ses salutations restent toujours sans réponse. Il y a cette dame au premier, aigrie et légèrement parano, qui attend patiemment que les communs soient innocupés avant de sortir de chez elle. Il y ce couple d’italiens au rez-de-chaussée, trop occupé à contempler leurs enfants pour dire “buongiorno” à qui que ce soit. Il y a ces gens qui vivent à quelques mètres de chez elle et qu’elle ne connaît pas.

Gérald vit dans son trois pièces depuis quelques années déjà. Il n’a jamais vraiment amménagé ses quarante mètres carrés. Son appartement ressemble au plateau d’un service après-vente. Des ordinateurs éventrés sont à même le sol et une forte odeur de carton d’emballage et de frigolite traîne dans l’air. Par timidité, il n’a jamais parlé aux voisins sauf pour échanger quelques politesses. Le matelas qui lui sert de lit est posé devant la fenêtre. Un soir, avant d’aller dormir, il fut intrigué par cet appartement de l’autre côté de la rue. Ses fenêtres étaient dépourvues de rideaux et il y voyait très distinctement les murs couleur aubergine sur lesquels des photos étaient accrochées. Devant la vitre, Charlotte dansait sans pudeur. Elle avait l’air heureuse. Elle portait un pantalon en toile et un chemisier assez ample. Elle avait sur la tête un foulard et des boucles brunes qui partaient un peu dans tous les sens. Gérald fut bien embarassé lorsque le regard de la jeune fille croisa le sien. Il sentit alors ses jambes se dérober sous lui et s’effondra sur son lit.

Depuis ce jour, cet inconnu qui l’observait de sa fenêtre plaisait à Charlotte. Elle le voyait sortir de chez lui de temps en temps. Elle aimait son jeans tombant et ses baskets non lacées, ses tee-shirt bariollés et ses sweats à capuche. Elle le trouvait touchant et sa tête pleine d’épis l’amusait. Elle l’observait lorsqu’il réchauffait des conserves de raviolis en démontant et remontant des tours d’ordinateurs. Leurs rendez-vous maladroits par fenêtres interposées deveniaent de plus en plus fréquents. À chaque croisement de regard, Gérald baissait les yeux et, aussitôt que Charlotte avait détourné les siens, il revenait chercher, en vain, l’attention de la jeune fille. Ce petit jeu leur plaisait à tous les deux.

Un matin de mai, Charlotte passa la vitesse supérieure. Il était neuf heures cinquante et elle savait pertinement que son geek dormait encore. Elle se mit à la fenêtre et respira un grand coup. L’air était doux et pas un nuage n’assombrissait l’horizon. Elle contempla un instant le ciel. Des ailes lui poussaient dans le dos. Elle rassembla ses forces et, en gonflant les poumons, cria : “Bonjour Voisin ! Comment allez-vous mon voisin !?“. De l’autre côté de la rue, gérald sorti la tête de son oreiller. Au deuxième appel, il bondit à la fenêtre. Il était en pyjama, les yeux gonflés et les cheveux ébouriffés. Elle lui sourit puis continua : “Et bien Voisin !? Répondez-moi !“. Gérald, confu, répondit timidement : ”Heu… bonjour Voisine…“. Charlotte, directive et motivée, continua en disant : ”Plus fort Voisin ! Je ne vous entends pas !“. Le jeune garçon eu soudain l’air amusé. Il se redressa, gonfla le torse et de toutes ses forces hurla : “Bonjour Voisine ! Je vais bien et Vous !?“. Tous deux restèrent à se regarder puis au même instant éclatèrent de rire. À partir de ce jour, ils n’étaient plus l’un pour l’autre des inconnus. Depuis ce matin là, ils déjeunent parfois ensemble. Il l’appelle tendrement “Charlie” et elle le nomme affectueusement “Gégé”.

Sous une couverture

19 mars 2008
- Moi : Je ne sais pas ce que j’ai, je suis très fatigué…
- Elle : Humhum… et vous dormez beaucoup ?
- Moi : Heu, oui, énormément…
- Elle : Bien… avez-vous des amis ?

C’était un petit studio, bien situé, sur une grande avenue, propre et mignon. C’était au quatrième étage d’un grand immeuble à appartement. Il y avait un couloir à l’entrée qui dispersait sur la gauche la salle de bain et la cuisine et qui aboutissait à une salle de séjour assez spacieuse pour accueillir mon lit, une table et quatre chaises. Au sol, on venait de placer un revêtement caoutchouteux imitation plancher. Ce n’était pas forcément beau mais c’était pratique à nettoyer. Le mur arrière était percé d’une large fenêtre qui donnait sur les jardins. C’était chaud en hiver et calme en été. C’était le genre d’endroit dans lequel n’importe quel jeune de vingt ans aurait aimer vivre.

Puzzle

J’avais dix-neuf ans quand je suis arrivé là. C’était en juillet dix-neuf cents nonante neuf. Avant cela, j’avais passé quelques semaines chez mes parents, dans leur nouvelle maison, en attendant que l’appartement se libère. Ce furent les pires semaines de ma vie, des heures à les entendre se disputer et parfois en venir aux mains. Mes amis me téléphonaient pour me dire qu’ils faisaient la fête. C’était la fin de l’année académique. Ils étaient probablement saouls tous les soirs. Pour me changer les idées, je jouais à Sim City sur mon portable tout pourri. Ça me distrayait une heure ou deux puis je supprimais tout. Au final, ça ne faisait rien avancer. Je tournais en boucle, comme un programme bugué. Le premier juillet je me suis retrouvé seul dans ce quarante-cinq mètres carrés. J’aurais du être heureux de cette situation mais j’étais un peu largué dans ces murs nouvellement peints. J’aimais pourtant bien cette salle de bain toute rose…

Les premiers mois ne furent pas les plus terrribles. En septembre, les cours reprenaient et j’oubliais un peu mon mal être. J’essayais de ne pas rentrer trop tôt chez moi pour ne pas être seul. Je m’efforçais à travailler sur mon mémoire mais j’avais un mal de chien à me concentrer. La plupart du temps, je retournais chez moi sans avoir réellement avancé. Je me préparais quelque chose à manger puis je passais la soirée devant la télévision à faire défiler les trois chaînes que mon antenne recevait péniblement. Je terminais sous une couverture, dans mon lit, en boule, jusqu’au lendemain matin. Les mois passèrent et les séjours sous la couette devinrent de plus en plus longs. Je me réveillait à dix heures, puis à onze, midi, treize heures. Je me traînais jusqu’à la douche puis je partais pour les cours. Arrivé à l’université, je restais cinq minutes dans l’auditoire puis je sortais. Je glandais un instant sur le campus, espérant trouver un truc intéressant à faire mais je finissais toujours par rentrer chez moi. Les soirées étaient de plus en plus courtes et le soleil était encore parfois haut dans le ciel quand je rejoignais mon lit. Il y avait désormais un monde sous cette couverture, plus rassurant, moins contraignant. Le sommeil devenait une drogue, l’accoutumance était irrésistible. Pendant presque un an, j’ai dormi la majeure partie de mon temps. C’était dingue…

Je ne peux toujours pas expliquer ce qui s’est passé à cette époque. Une dépression nerveuse, une crise d’identité ? Certainement un peu des deux. C’était un mal être profond, sans réel remède. La douleur était insupportable et le sommeil donnait un semblant de mieux. L’anesthésiant fonctionnait à merveille. Le temps glissait sur moi et je ne ressentais pas les écorchures qu’il laissait sur mon corps et sur mon esprit. Avec le recul, il y eu pourtant du positif à cette période. Petit à petit mon lit devenait un sanctuaire et une révolution naissait sous les couvertures. Je m’enfermais dans cette espèce de chambre de réflexion et, inconsciemment, je planifiais ce qui allait être le plus grand boulversement de ma vie. Il me fallait un nouvel élan, une base pour écrire ma vie sur un autre ton. C’est à cette époque que le scénario s’élabora et que naissèrent les personnages d’une seconde vie. Je voulais rester caché et garder mes secrets mais j’avais toutefois le besoin d’exprimer les choses d’une autre manière, par une autre voie et sous un autre nom. Ce n’était pas vraiment un mensonge mais une projection dans un monde idéal dans lequel j’apprenais à vivre par procuration. C’est dans ces circonstances que naquit mon alter ego, dans cet appartement, sous une couverture, à l’époque la plus difficile de ma vie. Il avait l’apparence de ce que j’aurais du être et possédait le caractère jovial que j’avais tant de mal à exprimer. Il était drôle, timide et optimiste. Il s’appellait Romain.

Je passais encore quelques week-end chez mes parents mais j’y allais souvent avec des pieds de plomb. Je ne me montrais pas très reconnaissant de l’effort qu’ils faisaient pour me supporter. Un dimanche, entre une crise de colère et un excès de bonne humeur, je découvris une publicité à l’arrière d’un magazine : “Pour la signature d’un contrat de vingt-quatre mois, Wanadoo vous offre l’installation de votre connexion internet et trois mois gratuits“. À la même époque, Belgacom offrait l’ouverture des lignes fixes. Je ne réfléchis qu’un instant et je conclus qu’un accès internet m’éloignerait peut être pour quelques temps de mon lit. Romain était d’accord avec moi…

Gabriel

11 mars 2008

- Lui : Je ne vois pas ce que tu trouves à ces objets.
- Moi : Ben je ne sais pas, c’est beau !
- Lui : Mais en quoi un réverbère est-il beau ?
- Moi : Ben la forme ! Et puis ça fait de la lumière aussi.

Gabriel n’a pas eu une vie facile. Il n’a jamais connu son père. Sa mère, quant à elle, était complètement folle. Toute la journée, assise aux arrêts des bus, elle déballait des kilomètres de répliques plus ou moins bien tournées, tantôt théâtrales, tantôt carrément vulgaires. Gabriel a grandi seul, dans la rue, entouré d’air et de silence. Ses vêtements ont grandi avec lui. Ce même pantalon beige depuis dix ans, ce même pull vert usé aux coudes. Gabriel ne peut et ne veut pas s’imaginer autrement.

Assez grand, de corpulence maigre, son apparence est des plus inhabituelles. Ses longs bras pendent à l’extrémité de ses étroites épaules. Sous celles-ci se déroule un long torse surplombant deux courtes jambes posées sur deux gigantesques pieds. Tout chez lui semble démesuré, de ses cheveux beaucoup trop bouclés à ses yeux exagérément petits. Son visage osseux et angulaire est fendu par une large bouche entourée de lèvres presque transparentes. Sa peau, malgré les intempéries et l’air pollué de la ville, semble toujours nette et propre. Il a le teint clair, parfois rosé au-dessus des joues. Malgré ces évidentes disproportions, il est loin d’être laid. Il y a quelque chose d’harmonieux dans sa physionomie, un joyeux désordre, une forme de beauté asymétrique. Quand il était petit, Gabriel parlait peu. Les années n’ont fait que renforcer ce trait de caractère. Il se contente de gestes pour exprimer l’accord et le désaccord et les mots lui servent presque uniquement aux formules de politesse. Il n’a de toute manière aucune sociabilité et le langage n’est pour lui qu’utilitaire. Il n’a pas d’ami. Tout au plus, il reconnaît des gens dans la rue, ceux qu’il croise souvent, aux mêmes endroits et aux mêmes heures. Ils font parti ainsi de son monde et ça lui suffit amplement.

Pendant plusieurs années, Gabriel a airé dans les rues. Il gagnait sa vie en faisant des petits boulots, des tâches qui ne demandaient pas l’usage de la parole, sortir les chiens des vieilles dames, faire leurs courses, leur rendre service. En général, elles le trouvaient gentil et serviable, et c’est bien volontier qu’elles l’invitaient à leurs tables et lui offraient l’hospitalité. Gabriel acceptait parfois, surtout en hiver. Il ne voulait pas déranger. En été, il préférait dormir dehors, à la belle étoile, sur un banc, et surtout, sous un réverbère. Il passait des heures à les regarder, à les contempler. Avec le temps, il en avait appris tous les modèles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il pouvait les situer, juger de leurs états et de leurs luminosités. À la nuit tombée, il escaladait parfois discretement les pieds de bronze pour redonner l’éclat aux parois de verre que le temps et la pollution rendaient ternes. C’était une obsession. Il ne pouvait expliquer cet amour qu’il portait aux réverbères. Il aimait leurs formes, leurs matières, leurs présences dans les rues, leurs places dans la ville.

Un soir d’hiver, alors qu’il s’improvisait électricien au service d’un luminaire qui avait rendu l’âme, sa concentration fut détournée par les phares d’une camionnette qui avait surgi derrière lui. Il n’avait pas osé se retourner mais il perçut que deux hommes étaient descendus du véhicule et s’étaient positionnés de part et d’autre. Terrifié, il continuait à fixer le pied de bronze. Il entendit le bruit d’une portière et les pas d’un troisième homme s’approcher. “Bonjour mon garçon… comment t’appelles-tu ?“. Gabriel, en tremblant, se retourna lentement. Il perçu l’ombre d’un homme assez petit mais imposant, aussi large que haut. “Comment t’appelles-tu ? N’aie pas peur, réponds-moi…“. L’homme fit un pas en avant et sorti de l’ombre. Il était vêtu d’un costume trois pièces, parfaitement coupé, rehaussé d’une cravate bordeaux d’une extrême finesse. “Tu aimes les réverbères n’est-ce pas ?“. Gabriel avait la bouche qui tremblait. Il réussit tout de même à sortir quelques mots. “Oui Monsieur… j’aime les réverbères… et… je m’appelle Gabriel“. Le gros Monsieur semblait heureux. Il lui souriait. “Bien, bien, excellent même !“. Il s’approcha soudain plus rapidement. La main tendue, il saisit celle de Gabriel et lui dit : “Et bien Gabriel ? Enchanté ! Vois-tu ces réverbères ? Ils sont tous à moi !“. Le jeune garçon redoubla de craintes. “Oui Monsieur, excusez-moi… je ne voulais pas…“. L’homme rond éclata d’un rire gras qui laissa sur son visage un large sourire. “Ne t’inquiète pas, je ne suis pas venu te tirer les oreilles, non, non…“. L’homme devint ensuite plus sérieux. Il fixa Gabriel un instant avant de lui dire avec une certaine tendresse : “Dis-moi Gabriel ? Voudrais-tu travailler pour moi ?“.

In between

28 février 2008
- Ma Mère : Tu sais, il faut jamais trop se faire remarquer…
- Moi : Ha oui !? Et quoi ? Faut juste fermer sa gueule alors !?
- Ma Mère : Non, non, mais il faut juste être comme tout le monde.
- Moi : Mouais, être comme tout le monde, moyen quoi !

Préférez-vous les films d’aventures ou les histoires d’amour ?“.

J’ai été contacté la semaine dernière par une agence de recrutement. Ils avaient trouvé mon CV sur un site d’emploi et ils l’avaient jugé potentiellement intéressant. J’ai donc passé l’entrevue mercredi dernier et j’en suis sorti assez retourné. Je m’attendais à la plupart des questions, là n’est pas le problème. L’entretien s’est relativement bien passé même si, pour diverses raisons, il n’a abouti sur rien de concret. Il m’a rassuré et m’a étonné, car, pour la première fois, j’ai entendu de la bouche de quelqu’un d’autre ce que je pense de moi depuis des années.

Avez-vous une crainte ou une avertion pour les insectes et les araignées ?“.

J’ai toujours été sceptique aux tests de personnalité et aux gens qui se disent “chasseur de têtes”. Il semblerait qu’ils soient en fait tout ce qu’il y a de plus honnête. Leurs “patients”, eux, peuvent se montrer menteurs ou manipulateurs, mais l’intention première, celle d’évaluer la personnalité professionnelle d’un individu n’est finalement pas bien méchante. J’ai donc choisi l’honnêteté et la franchise pour cette expérience et je ne le regrette pas. J’ai beaucoup ri mardi dernier lorsque j’ai consciencieusement rempli le questionnaire de trois cents questions destiné à dresser mon profil psychologique. À priori, rien de bien marquant. Quelques questions sur mes goûts personnels, sur ma sensibilité. Je rigolais doucement et me demandais comment ils arriveraient, sur base de ces questions idiotes, à me mettre dans une petite case. Et pourtant…

Supportez-vous la vue des ongles sales ou les odeurs de sueur ?

On est bien peu de chose. Soumis à l’analyse, on est encore moins. Après m’avoir demandé mon avis sur ma personnalité, mes qualités et mes défauts, elle me sourit et me présenta un petit graphique imprimé, un carré de neuf sur neuf sur lequel trois colonnes étaient mises en évidence délimitant des zones grisées, tantôt à gauche, tantôt à droite, parfois au milieu. Elle me jugea ouvert et volontaire mais parfois distrait et inquiet. Sérieux quand il le faut, peu social au premier contact mais très humain par la suite. Elle m’annonça que j’avais très certainement des problèmes avec les deadlines et avec le fait de dire “non” et que, pour moi, la limite entre vie privée et soucis professionnels était très floue. Enfin, elle me confia que travailler avec moi devait être un plaisir en raison d’un profil tolérant et très humain, sensible et courageux. “Vous êtes un romantique ?“. Probablement…

C’est incroyable comme on peut se faire réduire à une figure de neuf sur neuf et comment celle-ci peut vous renvoyer l’image exacte que l’on se fait de soi. Je n’y croyais pas trop. Me voilà percé. J’ai des extrèmes dans la zone des sentiments à gauche du tableau. On y trouve un peu trop de gris. La colonne de droite est presque vide et c’est tant mieux car je n’ai pas les dents longues, j’aime les gens et je les respecte. Peut-être devrais-je songer à me modérer pour sagement revenir au centre. Un employeur privilégie l’engagement d’une personne moyenne, ni trop à gauche, ni trop à droite. Plus largement, si je pouvais me sentir bien dans ce juste milieu, éclipser parfois mes sentiments, suivre la voie de la raison, je serais peut-être plus heureux.

Je ne sais pas…

Les bancs

14 février 2008
- Moi : Et le trou alors, il sert à quoi ?
- Elle : Et bien le trou, autrefois, c’était pour mettre l’encre.
- Moi : Hein ? Mais, il est pas fermé le trou, ça devait couler !?
- Elle : Mais idiot ! L’encre se mettait dans un pot et le pot dans le trou !

Après de nombreuses hésitations et quelques maladresses, Hubert accepta de faire entrer Matisse. Cette décision fit enrager son épouse Muriel qui frappa le sol du pied en se levant du divan. “Heu, chérie, veux-tu bien faire du café pour Matisse s’il-te-plaît ?“. Ces mots enflammèrent Muriel. “Oui, et puis si tu veux je vais à l’hôtel aussi !“. Hubert baissa les yeux. Il réfléchit un instant, puis, en prenant Matisse par le bras, ils sortirent tous les deux de la maison. Après tout il ne faisait pas si froid, Hubert pouvait bien entendre ce que Matisse avait à lui raconter à l’extérieur, assis sur un banc.

Bancs

À l’instant même où Hubert posa ses fesses sur ces trois planches qui s’abîmaient à quelques mètres de sa maison, un frisson lui parcouru l’échine. Il était venu ici des centaines de fois avec son fils Nicolas. De ce banc, il l’avait vu grandir, en l’aimant, en le chérissant, en le grondant parfois. Sur ce même banc, il avait pris la décision avec Muriel de faire construire une maison sur un terrain encore vide à l’époque. Ce soir là, c’était avec un vieil ami qu’il s’y asseyait et, avec lui, dans sa mémoire, des milliers d’autres bancs renaissaient. Il y avait celui en plastique rouge sur lequel il grimpait du haut de ses trois ans. Celui-ci avait les pieds mordillés par son chien Jacky, un horrible caniche de couleur abricot. Il y avait un banc déjà plus haut qu’il escaladait tant qu’il pouvait et sur lequel il se dressait fièrement malgré les remontrances craintives de sa mère. Il y avait les bancs de l’école qui s’ouvraient par le haut et sur lesquels était percés des orifices pour accueillir les encriers. Ces objets anodins lui semblaient soudain devenir les pierres d’angle de sa vie, les obstacles affrontés et les batailles gagnées.

Matisse lui raconta comment lui même avait développé une affinité avec les planches publiques. Cela faisait dix ans qu’il avait terminé ses études au conservatoire. Il y était entré malgré l’avis négatif de ses parents qui l’auraient bien vu fonctionnaire derrière un bureau. Matisse voulait vivre pour sa passion et mener sa vie en musique. Il aurait tout donné pour réaliser son rêve. Il ne croyait pas si bien dire. Après avoir été employé aux percussions de l’orchestre d’un petit opéra de quartier, il décida d’en devenir patron. L’opéra en question battait de l’aile et menaçait de fermeture. Il en racheta les installations pour une bouchée de pain et entama les rénovation. Matisse rêvait, Matisse voyait grand. Il injecta dans son projet toutes ses économies et celles de quelques amis musiciens. Il persuada les banquiers habituellement craintifs aux entreprises culturelles trop ambitieuses. Il rénova le théâtre de la manière la plus éclatante et les premières représentations furent triomphales. Matisse, grand joueur de flûte, avait su charmer le public et les investisseurs et son opéra semblait en bonne voie pour la postérité. Malheureusement, rien n’est définitif dans le quartier des artistes où la puissance des émotions égale celle des armes. Matisse se pris d’amour pour une jeune actrice promise à un puissant comédien, une fille aux cheveux d’ange et à la voix sucrée. Il l’aima en secret pendant deux années avant que n’éclate au grand jour leur relation. La réaction du riche comédien ne se fit pas attendre. Il joua de ses influences et de sa notoriété pour couler Matisse qui, aveuglé par l’amour, se laissa trop facilement piégé. Un malencontreux accident tua en pleine représentation son plus valeureux comédien. Matisse fut jugé responsable et le rideau retomba définitivement. “Un sacré coup de théâtre“, c’est en ces termes qu’il parle ironiquement de son échec. Depuis, Matisse aire là où il peut être, en été au bord du canal, en hiver dans les foyers, quand un lit se libère.

Hubert écouta la vie de son ami Matisse mais son esprit était ailleurs. Il avait toujours des bancs en tête, ceux de sa jeunesse et ceux de son adolescence. Avec le temps, dans son quartier, les planches de bois avaient été remplacées par des sièges en PVC verts ou bleus. Le vent y déposait de la poussière et de la terre qui salissaient les pantalons. Ils étaient froids et parfois imprégnés d’une odeur repoussante. C’est sur ces bouts de plastique qu’Hubert eu ses premiers émois. La main sous un chemisier, la douceur et la chaleureuse fraicheur d’un sain qui naît, autant de sensations qu’il n’avait pas oublié. C’est sur un de ses bancs qu’il embrassa Muriel. Ils étaient tous les deux saouls. C’est sur un de ces bancs qu’ils se disputèrent et presque se séparèrent le jour où il envisagea de lui passer la bague au doigt.

Hubert ? hubert !“. Il retomba sur terre aux appels de Matisse. “Tu m’écoutes !?“. Hubert fit un signe de la tête pour lui confirmer son attention. Matisse lui parlait à présent de René. Il l’avait revu récemment et il ne semblait pas en grande forme. Il comprit que quelque chose ne tournait pas rond. Il saisit une histoire de double vie, de refoulement et de torture psychologique. Il ne fit pas fort attention à tout ça. Ça ne lui semblait pas bien grave et, à son avis, ça ne justifiait pas le dérangement de sa famille en cette soirée d’automne. Matisse s’indigna de ce manque de compassion. Il se leva et tendit à Hubert une lettre froissée. Il en parcouru les quelques paragraphes puis se redressa et rendit le papier à Matisse. “Je ne peux rien faire pour René, cette lettre t’est adressée… je vais rentrer chez moi. Excuse-moi, j’ai une famille, ma femme et mon fils m’attendent“. René resta planté dans cette pleine de jeux pendant qu’Hubert regagnait son habitation. En avançant, il se pencha pour gratter sa cheville. Il avait l’impression que des fourmis lui grimpaient le long des jambes, comme quand il était enfant et qu’en jouant il dérangeait les fourmilières aux pieds des bancs publics.