Archive pour la catégorie 'Tu'

La cité des oiseaux

Lundi 7 juillet 2008

- Ma Mère : Mais enfin, tu n’as qu’à écrire des lettres !
- Moi : Des lettres !? Mais à qui ?
- Ma Mère : Je ne sais pas… à tes amis !
- Moi : Mais quels amis !!!?
 

Mon Cher Ami,

Voici un an que je suis parti et que je me suis installé ici, dans cette ville que j’appelle familièrement la cité des oiseaux. Je ne t’ai pas donné de nouvelles depuis mon départ. Ce fut sans doute délibéré. Je n’étais pas fâché et, j’en suis certain, tu ne l’étais pas non plus. Nous nous sommes éloigné pour un mieux. Aujourd’hui je le comprends…

Je suis maintenant bien installé dans ma “nouvelle vie”. Cette ville est tellement particulière. Je voudrais tant que tu puisses la voir toi aussi. Une unique ligne de train y amène les nombreux voyageurs qui, comme moi, ont choisi un jour de partir. Le trajet est long et mouvementé. Ce sont des kilomètres de plaines à traverser, des étendues sauvages à perte de vue et, ça et là, un arbre aux formes surréalistes, parfois cauchemardesques. Pendant mon voyage, la nature s’est souvent déchaînée sans retenue sur ces paysages. La pluie, les orages et le soleil aride m’ont à plusieurs reprises terrifié. Les autres voyageurs n’étaient pas plus rassurés mais nous avons tenu le coup, tous ensemble, en nous entraidant. Après la plaine, ce fut la forêt et ses paysages magiques et inquiétant, sombres et profonds. Pendant deux jours nous ne pouvions distinguer le jour de la nuit. Nous nous sentions monter en altitude mais personne ne pouvait nous dire si la destination était proche. En sortant des bois, nous longeâmes les flancs d’une montagne puis derrière celle-ci traversâmes d’épaisses couches de nuages pour enfin apercevoir notre destination. De loin, la ville ressemblait à un énorme dépotoir au milieu duquel on aurait érigé un gigantesque incinérateur, monstrueux et terrifiant. Un voyageur m’expliqua que c’était le siège de la société d’électricité, seule institution où je pouvais espérer trouver un emploi une fois descendu du train. C’était un bon conseil. Sur la terre ferme, je me mis en quête d’un endroit où loger. Ce fut rapide. À quelques mètres de la gare, des centaines de petites chambres semblaient avoir été mises en location pour les nouveaux arrivants du train.

Depuis ce jour je suis employé au service des archives de la société d’électricité. C’est un beau boulot relativement bien payé. Je ne suis pas venu ici pour trouver mon éden professionnel. Tu le sais, je suis parti pour me retrouver. J’ai rencontré ici des gens que tu aurais pu connaître. Ils sont pareils aux personnes que l’on trouve chez toi, aux hommes et aux femmes que nous avons côtoyés ensemble à une époque. Te rappelles-tu ? C’était il y a plus d’un an. À cette époque on nous confondait souvent tous les deux et nous aimions nous prendre à ce jeu. Tu te faisais appeler Romain et moi j’endossais le rôle de Frédéric, râleur et pessimiste comme il te plaît à te définir… J’aimais cette époque mais je comprends que tu ne veuilles plus participer à ces gamineries. Nous avons grandi tous les deux et nous devons à présent vivre notre vie chacun séparément. Là où je suis, je sais que personne ne peut venir me voir et j’en suis très heureux. En réalité toi seul te souviens dorénavant de mon existence et toi seul peut donc me faire sombrer dans l’oubli. Quel pouvoir tu as. T’en rends-tu compte ? Je devrais en avoir peur mais je sais que tu ne m’effaceras jamais de ta mémoire. Quelque part tu apprécies te remémorer Romain comme tu aimes te souvenir d’un agréable parfum.

J’espère que ta vie est belle et qu’elle prend la tournure que tu souhaitais toi-même lui donner. Très sincèrement, c’est tout le bonheur que je peux te souhaiter….

Amicalement,

Romain
Le 3 août 2006

Lettre à Morphée

Mardi 19 juin 2007

Mon frère : 1h25 !!! Faut qu’on dorme !!!
Moi : Ben ouais…
Mon frère : Bon ben bonne guerre alors…
Moi : Ben ouais, bonne guerre…

Puisqu’enfant on est persuadé qu’une lettre au Père Noël peut tout changer et puisque je refuse de grandir, je prends ma plume aujourd’hui et, les yeux mi-clos, j’écris à Morphée…

Cher Morphée,

C’est le regard embué et les membres engourdis que je m’adresse à toi. Je m’inquiète de ne plus te voir aussi souvent qu’avant, je m’inquiète de ne plus avoir ces moments privilégiés que nous partagions encore il y a quelques années. Il faut se rendre à l’évidence. Les choses changent et évoluent et nous ne partageons plus cette amitié et cette étroite relation qui nous liait avant.

Je ne saurais dire avec certitude depuis combien de temps je te connais et je te côtoie. Petit enfant, j’ai de merveilleux souvenirs de notre relation, si saine et si réconfortante. C’était le temps de l’insouciance et des jeux, celui des caprices et des gamineries. De la tombée de la nuit jusqu’au levé du soleil nous faisions les quatre cents coups. Mon lit était un monde et je m’y sentais chez moi. Mon cocon, ma capsule, mon radeau… les images ne manquaient pas et nous construisions cet imaginaire à deux. Tu me persuadais que j’étais un capitaine chassé de son navire ou un hermite vivant dans une cabane perchée sur l’arbre le plus haut du monde. Je trouvais ça drôle et agréable et je m’endormais à tes côtés, la tête pleine de tes fantaisies. Le bonheur était de courte durée mais il était réel et intense, constructif et reconstructeur. Nous avions nos vies et nous voulions en profiter, c’est pourquoi tôt le matin nous nous quittions, sans tristesse, car nous savions que ces mêmes jeux et ces mêmes plaisirs reviendraient la nuit suivante, et toutes celles d’après.

Ainsi, notre relation prenait des allures d’entente parfaite, mais les amitiés d’enfance sont les plus fragiles. J’ai commencé à grandir. Mon lit n’était plus ce jardin secret et ce lieu privilégié rassurant et regénérateur. Ici ou ailleurs, le sommeil était devenu une obligation et je m’en privais volontiers. Grignoter sur la nuit pour vivre sa vie, c’est la finalité de l’être adulte et, aujourd’hui plus que jamais, c’est cette finalité qui s’impose à moi. Les yeux cernés, j’avance tête baissée et je tente de rester debout. J’use et décuple mes dernières forces.

Pourtant, j’ai bien tenté de renouer avec toi il y a quelques années. Fragilisé et blessé, j’ai tout fait pour te garder auprès de moi. De jour comme de nuit, ta présence m’était devenue indispensable mais mes angoisses et mes plaintes, par lassitude, ne suscitaient au final que ton indifférence. Tu restais à mes côtés, calme, silencieux mais impuissant. J’avais honte de cette possessivité, de ce besoin maladif d’exclusivité et, d’un commun accord, nous avons mis fin à cette situation et prononcé le divorce, pour un bonheur et un mal nécessaire, celui de connaître à nouveau la difficulté mais aussi la joie du réveil.

Aujourd’hui je vis heureux mais j’ai souvent le regret de ne plus connaître ces histoires que tu me murmurais à l’oreille, ces histoires qui faisaient des images dans ma tête. Je les entends encore parfois, faiblement, indistinctement, mais l’empressement du réveil les balaie en un instant. J’oublie mes rêves et je ne sais comment les rattraper. Je voudrais parfois fermer les yeux et prendre mon temps, le perdre pour un mieux, pour revivre mes songes aussi intensément qu’autrefois. J’ai grandi Morphée mais je voudrais que l’on me parle comme à un enfant. Reviens me voir quand tu en as le temps et dis-moi que les rêves existent encore…

Amicalement,

Frédéric