Archive pour la catégorie 'Je'

La fin… le début

Samedi 1 août 2009

Ce carnet ouvert il y a maintenant plus de deux ans prend des airs de désert. C’est sans doute une volonté inconsciente de ma part. Une histoire a un début, un déroulement et une fin. La mienne, telle qu’elle coule depuis maintenant presque trente ans a fait l’objet de quelques évocations sur Little Computer People. J’aurais sans doute rêvé la voir écrite ici, d’une manière autre que celle du journal intime, un genre que je n’apprécie guère. J’ai testé, trouvé un concept basé sur une structure un peu éclatée, une succession de mots et de verbes tantôt conjugués à la première personne ou à la troisième. J’ai inventé des personnages, je les ai fait naître et vivre, plus dans leurs sentiments que dans leurs actions. L’action, la mise en scène, la narration, ce sont mes faiblesses. Comme je l’écrivais précédemment, j’ai une difficulté monstrueuse à encadrer une durée entre un début et une fin mais je m’améliore. Vous ne connaîtrez jamais la fin de Romain, ni celle de l’allumeur de réverbère, ni celle de tous les autres. À l’image des dialogues qui introduisent les histoires de ce carnet, vous aurez au moins vécu avec eux des moments, tout au plus une ou deux minutes de leurs vies respectives. J’avais d’autres projets sur la toile mais je ne les concrétiserai pas. Je n’en ai plus l’envie, c’est fini, c’est passé. Il faut croire que je suis guéri…

Little Computer People est officiellement fermé ce samedi 1 août à 23:05. Romain m’a demandé pourquoi et je lui ai répondu que je ne voulais plus écrire en ligne. Il m’a dit de prendre une feuille de papier ou ce carnet rouge que des amis m’ont offert pour mes vingt-neuf ans. Je l’ai fait et j’ai trouvé ça plus convainquant. L’instantané, le décousu, l’énigme, ce n’est plus vraiment mon truc. Il m’a dit “écris” et je lui ai répondu que j’essayerai. Il m’a demandé si on allait se revoir et j’ai dit que je ne savais pas. Il vit sa vie, là-bas, près de son réverbère. Il la vit bien je pense…

Aux autres, les vrais gens, je suppose qu’il me reste à leur dire “au revoir” et “merci”…

Les autres

Jeudi 29 janvier 2009

Lui : T’es qu’un malade ! Qu’est-ce qui t’a pris ???
Moi : Je m’en fous…
Lui : Mais moi je devais rester dans ce train quand t’es parti !
Moi : Je m’en fous…

C’est étrange comme je me sens maintenant bien dans les trains. Ça n’a pas toujours été le cas. Il y a presque dix ans, le spectacle des transports en commun m’était insupportable. Ce n’était pas l’ambiance ou le manque de confort, c’était les gens, les autres…

J’avais vingt ans, je me rappelle. J’étais assis sur la banquette verte d’un train rouge. Il y avait ce bruit sourd et cette odeur de fer caractéristique des vieux wagons. J’avais la tête appuyée sur la vitre, les épaules contrastées et les bras croisés. Je scrutais d’un oeil mon entourage, je le jugeais. Il y avait cette vieille dame qui tenait fermement son sac à main. Elle avait des cheveux gris et un cache poussière comme celui de ma Grand-Mère. Il y avait cette femme qui venait de frotter à l’aide d’un mouchoir la banquette sur laquelle elle allait s’asseoir. Je trouvais ça ridicule. Ce simple geste la rendait détestable. Je pense que je lui aurait bouffé le nez si elle m’avait demandé l’heure mais elle ne l’a pas fait.

Il y avait les gens debout, les gens assis dans les couloirs, ceux qui se tenaient, fermement, la main collée au plafonds. Il y avait en hiver la buée sur les fenêtres et en été les odeurs propres aux chemins de fer. Il y avait aussi pendant les vacances les départs de groupes, les scouts, le retour des étudiants après la session. Il y avait des chants et des rires et il y avait moi, gris clair et colérique. Je me rappelle de la jalousie et de la haine pour ceux de mon âge, pour ces garçons et pour ces filles, pour leurs jeux complices, leur camaraderie et leurs évidents secrets. Ils s’exhibaient devant moi, chaleureux, taquins, amoureux parfois. Je les scrutais, l’oeil gauche fermé. Chez elle, je voyais ses cheveux et son regard farouche. Chez lui j’observais son cou, son menton, sa barbe naissante et ce que je pouvais voir dans sa chemise entre-ouverte. C’était une sensation insupportable. Je ne les détestais pas pour ce qu’ils représentaient, je les haïssais pour ce que je n’étais pas. Parfois des larmes montaient. Je fermais alors les yeux et je posais à nouveau ma tête sur la vitre. Je sentais un choc à chaque aiguillage. Je m’en foutais. Je ne voulais plus voir, plus entendre, plus sentir… juste m’arrêter là…

Des idées et quelques lettres

Samedi 13 décembre 2008

Moi : Je devrais me remettre à la lecture…
Lui : Mais oui !!!
Moi : Ben Oui !!!
Lui : Sincèrement, je ne pense pas que l’on puisse écrire si on le lit pas… 

Ma dernière histoire remonte au vingt-six octobre. Je n’écris plus… en tout cas pas ici. Je ne remets pas en cause ce qui a été écrit sur Little Computer People. Toutes ces histoires j’ai pris du plaisir à les écrire et j’en prendrai encore, quand les choses iront un peu mieux. En attendant j’écris ailleurs, sur du vrai papier parfois, dans un carnet rouge aussi, mais le plus souvent dans ma tête. Il y a quelque chose qui me bloque, un courant qui passe difficilement entre mon cerveau et ma main droite. C’est peut-être un problème de concentration…

Je suis passé par plusieurs stades et de multiples humeurs. J’ai écris des paragraphes déprimants et torturés dont quelques lignes ont subsisté dans la note 118 qu’un inconnu a laissé dans un journal intime avant de s’ouvrir les veines. J’ai donné naissance à Matisse Hubert, géographe désabusé,  engagé dans un institut de cartographie et condamné à y travailler sept heures trente-six par jour. Quelles étranges similitudes existent entre ce Matisse et un certain historien non moins désespéré ayant un jour vécu l’expérience inutile d’un centre national d’archives ? Répondre “aucune” serait mentir, c’est presque trop évident. Il est tellement simple de parler de soi mais si difficile de travestir les choses de manière belle et digeste. Pour ces écrits de ces derniers mois, j’ai une nouvelle fois succombé à mes envies de terres brûlées. J’ai tout effacé tout simplement parce que je n’étais pas content de moi.

Il me faudra du temps pour un jour accepter de terminer quelque chose, d’encadrer une durée entre un début et une fin. Au détour de quelques “bonnes idées”, je tombe trop facilement dans ces pleines mornes et tristes, des réceptacles à vent, sans utilité et sans inspiration.

J’ai quelques projets dans ma tête, quelques idées qui se résument pour l’instant à quelques lettres. Je m’attache depuis quelques semaines à des légendes bretonnes et j’imagine, née d’une interprétation moderne voir futuriste, une ville appelée Par-Ys. J’ai toujours voulu mettre en scène les murs d’une cité. Dans mon imaginaires, j’imaginais autrefois cette ville suspendue dans les cieux. Je l’envisage aujourd’hui posée sur l’eau, à une époque où les mots littérature, histoire et science ne sont que d’antiques souvenirs disparus dans l’océan avec les livres qui les contenaient. J’ai dans ma tête l’ébauche d’une histoire, des personnages, des situations mais je peine à les mettre en couleurs et en sentiments.

Je pense que je veux aller trop vite. Il me reste encore quelques petites choses à mettre par écrit, notamment sur Little Computer People. Quelques mots que je me forcerai probablement à rédiger mais qui me feront un bien fou. Il me reste à faire avancer cette introspection, rassembler les deux mondes pour enfin, peut-être un jour, lâcher la main de Romain.

La vitrine

Mercredi 24 septembre 2008

Moi : Regarde ce que j’ai retrouvé !
Mon Frère : Wouaw, mais tu sais que ça vaut une fortune !?
Moi : Ouais je me doute bien…
Mon Frère : Mais c’est con, on a perdu la plaquette des piles…

Les jours sont désormais plus courts que les nuits et la lumière vers dix-neuf heures est maintenant bleue mauve. Il y a ces mois où tout s’arrête, où les choses stagnent, ces mois que tout le monde déteste et que moi j’adore. Marcher dans les rues de Bruxelles à ces instants est unique. Je sais pertinemment que ma musique va trop fort, je sais qu’elle me détruit les oreilles, autant que les gaz de la ville m’empoisonnent, mais je m’en balance.

Je ne sais pas trop à quoi je pense à ce moment, entre deux feux rouges, devant quatre ou huit phares qui passent et s’entrecroisent. Ce sont des choses étranges, des projets qui n’aboutiront probablement jamais, des ambitions et le rêve de voir un jour Little Computer People vivre hors de ce blog. Mais dans mon esprit, les choses deviennent glauques, limite sales. Les personnages se transforment, peut-être parce qu’il devraient être plus proches de mon monde à moi, plus éloigné de cet Eden que j’ai bâti autours d’une société d’électricité. J’ai les premières phrases cyniques qui pourraient faire une bonne nouvelle, peut-être même un roman vendable. J’ai la vision, l’ébauche d’un scénario dont pourrait naître un bon court métrage. Je m’en persuade le temps d’une escapade, dans les rues de cette ville que beaucoup de gens détestent et que moi j’adore.

Ça durera quelques dizaines de minutes, le temps de quelques musiques, celles que j’écoute inlassablement, aux mêmes moments, avec les mêmes sentiments. Je croise des gens. je les regarde mais eux m’ignorent. C’est aussi ça vivre en ville. J’ai ces vagues qui viennes et s’en vont, de plus en plus rapidement. Je suis à la fois triste, heureux, fier et honteux. Je n’attends rien d’autre que l’explosion mais elle ne viendra pas ce soir, ni les soirs suivants. Je suis retenu par cette morale qui me fait tout contenir. Je digère, j’élimine, les sentiments, les ressentiments, les douleurs et les lames qui pourtant m’écorchent. Je passe en plein milieu du quartier gay sans rien en attendre. je m’arrête devant la vitrine d’une boutique vintage dont l’étalage est rempli d’objets qui me ramènent des années en arrières… Il est dix-neuf heures et nous sommes en dix-neuf cent quatre-vingt neuf. Ce jour-là était lui aussi plus court que la nuit qui le suivit et le ciel prenait des teintes bleues mauves. Je suis allongé sur mon lit et je joue à ces jeux électroniques monochromes qui s’appelaient “Game & Watch”. Le son qu’ils émettent est insupportable mais il m’amuse car il accélère en même temps que mon score augmente. J’ai ces mouvements des deux pouces qui me feront jouer pendant des années encore. Ces pouces je les bouge instinctivement à la vue de ces objet désormais rares, devant cette vitrine, presque vingt ans plus tard. Entre deux fripes, le vendeur me voit et me sourit. Je me dis que ma nostalgie doit le toucher. J’aurais envie de le féliciter pour son étalage, de lui dire que l’idée de mettre ces Game & Watch sous les vêtements est sensationnelle et que son coup est grandement réussi. Mais je m’arrête un instant sur son sourire, je l’analyse et je le comprends. Je ne suis pas dans ce monde que j’ai créé autours d’une société d’électricité. La nostalgie ici est un signe dépressif et personne ne voudrait le susciter, surtout pas. Ce n’est qu’un pédé qui me sourit et auquel je ne rendrai rien du tout, parce qu’il m’agace tout simplement.

J’ai ces moments où je crois encore, sous les coloris bleus mauves d’un soir d’automne. Je me persuade que j’ai des choses à vivre, malgré des envies étranges et mes idées noires. J’ai conscience de mes tendances à vouloir tout détruire, à oublier de dormir et à tout foutre en l’air. Souvent je me dis que les seules choses qui donnent aujourd’hui un sens à mon existence sont ces envies et la faible force que j’ai de ne pas les concrétiser.

Little Computer People

Lundi 8 septembre 2008

- Moi : Bonjour !
- Lui : Where do you come from ?
- Moi : Uh… ???
- Lui : What are you looking for ?

Bonjour, moi c’est Fred !… Hello… Ciao !… I am from Belgium, why ?… Italy… Bruxelles… Liège… Antwerpen… Ixelles… Uccle… Is het Elsene in het nederlands ?… Vingt-huit ans… désolé tu es trop vieux… Come stai !… Tu fais quoi dans la vie ?… t’aime quoi ?… Quarante-deux ans, c’est trop vieux ?… Quoi comme boulot !?… What’s your job ?… Je mords pas, pas tout le monde… On devrait aller se boire un verre… C’est long à expliquer… Oui pourquoi pas, mais la semaine prochaine ça va être difficile… What do you like ?… Je fais plein de choses… J’ai tout mon temps… Sorry, not interrested… See you… Bye… Ciao… Je suis diplômé en histoire et toi ?… Ça consiste en quoi ?… Je fais de la musique… Je suis étudiant… je cherche du boulot… Maintenant je m’occupe de formation professionnelle… Dans quel domaine ?… Arts plastiques… Peintre… Musique… Cinéma… Oui j’écris de temps en temps… Je fais de la recherche dans le domaine… Finances… Banques… Je suis discret… Qui ?… On se serait pas croisé quelque part ?… Tu crois ?… Non… Oui… Je ne pense pas… Ho… Les frères de plume sont plutôt rares… Not so far… Peut-être… Tu fais quoi de beau ce soir ?… Elsene in het nederlands… Een beetje… Hey, you are funny… Not at all… Nothing, bye… J’aime pas trop MSN… IM ?… Skype ?… Et tu trouves… Tu es un rigolo toi !… Viens chez moi alors… Hein ?… Sorry for that bad joke, I ate a choco-clown tonight !… Attends je reviens dans cinq minutes… Kesk tu fé d’bo ?… Un peu trop oui, désolé… C’est étrange pourquoi il serait en chocolat le clown… Wait a sec, phone… No It’s the name of a candy bar… I like It… Je vais les voir en concert en décembre… Did you know Sigur Ròs ?… J’aime beaucoup… A romantic !… Non pas du tout… Je suis comme toi tu sais, j’aime pas trop les gens… Stats ?… Photos ?… Waar ?… C’est loin… Tu habites à la campagne ???… Ixelles… Mélancolie ?… No… Yes… Do you know what’s the name of the ultimate state of the depressive state ?… Compliqué à expliquer… No… It’s “mélancolie”… t’é dépresif ou koi ?… Actually, french romantics in the 19s century use the word in a softer way, but it was because they were all fans of Dr Freud… ^^… I get it… No prob… See you… Bises… @+… Bye… Ciao… Bye… Au revoir…

Comment t’appelles-tu ?… Je m’appelle Romain… Romain Frederickx…

“Ne pleure pas”

Mardi 2 septembre 2008

- Ma Mère : Ça a été à l’école ?
- Moi : Ho mais oui ça a été !!!
- Ma Mère : …
- Moi : Ça a été… fous-moi la paix !!!

J’avais seize ans, c’était une journée de juin, l’une des dernières de l’année scolaire. J’allais chercher mes résultats, l’esprit rassuré par le fait que j’allais prendre congé pendant deux mois de cet endroit que je détestais tant. J’airais dans cette cour aux lignes blanches jaunies. J’entendais derrière moi des ricanements, sans doute des moqueries. Par chance, je ne me suis pas retourné, car, quelques secondes plus tard, je ressentais dans ma nuque une formidable douleur, un claquement violent qui me fit contracter les épaules et me troubla un instant la vue. Grégory et Christophe me suivaient depuis un moment. Ils venaient de me tirer une petite balle de caoutchouc dans la nuque. Je me suis retourné et je n’ai rien dit, je n’ai pas bronché. La semaine suivante, au moyen des mêmes balles de caoutchouc, ils abîmaient sérieusement l’oeil d’une fille que je ne connaissais pas. Ils furent renvoyés de l’école quelques jours plus tard.

J’avais quatorze ans et je rentrais à l’école après trois semaines d’immobilisation dues à une opération du genoux. C’était au mois de mars, il faisait froid et il pleuvait. Pour la première fois de ma vie je marchais avec des béquilles. En entrant dans un bâtiment, l’une d’elles glissa sur le sol mouillé, me forçant à m’appuyer sur ma jambe droite qui ne plia pas. Je finis sur mon dos et la chute me coupa un instant le souffle. Je senti l’odeur de la pluie sur le sol et les relents de pourriture du paillasson. Autours de moi, des dizaines d’élèves passaient. Certains me regardaient, d’autres feignaient de ne pas me voir. J’ai rassemblé mes deux béquilles et lentement je me suis relevé, avec la peur de glisser à nouveau. J’ai bien pensé sur le moment crier “bande de petits cons !”, mais je n’ai rien dit, j’ai pris sur moi et j’ai continué jusqu’à la salle de cours.

Il y a des douleurs non effacées et des blessures qu’on finit par oublier. Un jour elles nous reviennent et nous en rions, comme nous rions de reste du Monde. Elles nous font un mal de chien et nous consument encore. Il aurait fallu parler, s’extérioriser, en un mot s’affirmer. Le bon sens aurait voulu que… je haïs le bon sens…

La méchanceté, les coups et la bêtise des gens ne m’inspiraient, et ne m’inspirent toujours, que ces trois mots, et je ne cesse de les répéter : “Ne pleure pas”… pas maintenant…

Les dernières fois

Mardi 1 juillet 2008

Lui : Tu vas nous manquer je pense…
Moi : Ha oui ?
Lui : Ben oui tout de même !
Moi : Merci, c’est gentil…

Hier était un jour rempli de “dernières fois”, l’une de ces journées qui clôturent un chapitre et mettent en caisse quelques années. Pour la dernière fois je me suis levé à six heures avec le but inconscient de rejoindre Mons. Pour la dernière fois j’ai couru jusqu’à l’arrêt du tram. Pour la dernière fois j’ai sauté du tram au métro. Pour la dernière fois j’ai patienté un instant sur le quai numéro cinq en engloutissant une canette de coca light. Pour la dernière fois j’ai dormi entre Bruxelles et Soignies et émergé ensuite avant de descendre du train. Les couloirs, le hall de la gare, le feu de signalisation et la navette “C” en direction des Grands Prés… tout ça pour la dernière fois.

Mons

Ce fut une dernière journée paisible, tristement festive. On a mangé, on a bu, on a ri, j’ai presque pleuré. Angela souriait, comme toujours. Damien et Valérie ont montré leur flegme tournaisien incomparable. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’air, un air de vacance mais aussi un relent de malaise, des non dits et beaucoup de retenue. J’ai passé plus de deux ans de ma vie avec ces gens, un peu moins avec certains. Ils m’ont dit “au revoir” comme on dit au revoir à un ami qu’on est pas certain de revoir. Pourtant, ça ne tient qu’à moi de passer outre mes envies de table rase et de terres brûlées. Damien était malade, il est parti à seize heures, me privant du désormais habituel “retour à la gare”.

Seize heures et quarante minutes, un dernier pointage. Je retourne voir mon chef de service et je lui rends ma carte, mon badge et mes clefs. En plaisantant je lui dit : “je te remets mon arme de service ?“. Il ne rit pas. Je ne suis pas drôle. Il me remet un cadeau. Ça me fait plaisir. Je quitte le bâtiment. Une dernière fois traverser l’avenue Edison, longer le périphérique et manquer de se faire décapiter par un rétroviseur de bus. Patienter sur le quai numéro quatre, dormir entre Mons et Braine-le-Comte, émerger à Hal, descendre à Bruxelles… tout ça pour la dernière fois.

J’ai tourné la page, rangé le livre. Il est là, bien en place sur une étagère. Il est discret et sa tranche n’est pas bien épaisse mais il compte vraiment…

Le monde tourne

Mardi 24 juin 2008

- Lui : T’as vraiment l’air bête la bouche ouverte à regarder le ciel…
- Moi :

-Lui : Hé ! Tu m’entends !?
- Moi : …

Il est vingt heures quarante-cinq, je marche dans la rue. Je reviens d’une crêperie où j’ai soupé avec Jonathan, un ami de longue date. La ville est animée par le foot et par la fête de la musique. J’ai mes écouteurs et j’avance vers la Place des Palais. Une masse de gens en revient. L’un des concerts vient probablement de se terminer. Je ne sais pas trop comment expliquer ce que je ressens. Je suis heureux, heureux d’être seul ce soir.

La solitude ne m’a jamais fait peur. Adolescent je passais le plus clair de mon temps seul dans ma chambre. Étudiant c’est dans la solitude que je trouvais le peu de sérénité qui sommeillait en moi. Ces dernières années, c’est seul que j’ai passé les étapes qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je ne m’en suis, je pense, jamais plains. Il m’arrive, de temps à autre, de le vivre un peu moins bien, certes, mais globalement je m’accommode de cette situation. D’une certaine manière, je m’y résigne. Ces derniers mois ont pourtant été plus difficiles. J’ai eu ce sentiment de n’aller nul part, parfois même, de marcher à reculons. Les mêmes journées, les mêmes mots, les mêmes émotions, les mêmes actes et les mêmes conséquences sur les mêmes personnes. C’est une forme de nausée que certains décrivent mieux que moi. C’est, le temps d’une parenthèse, prendre conscience de son existence et en reconnaître l’absurdité, la tristesse et l’inutilité. Puis le cerveau est ainsi fait qu’il produit ce qu’il faut aux  bons endroits. On oublie, on se lève et on repart, vivre les mêmes choses avec les mêmes personnes poursuivant les mêmes scénarios.

Aujourd’hui c’est différent. Je me sens seul, terriblement seul, mais je m’en réjouis. La place est pleine de gens que je ne connaîs pas. Certains me reconnaîssent et viennent me saluer. Ils buttent sur mon prénom, je leur rafraîchis la mémoire, je leur pardonne et on se dit à plus tard avec la certitude qu’on ne se reverra pas de la soirée. Il y a un gars chiant derrière mois. Il pense que le chanteur de Zita Swoon est homosexuel juste parce qu’il parle timidement entre les chansons. Timidité et homosexualité, quelle bête analogie. Globalement le type est tout sauf drôle. Il m’énerve un peu. J’aimerais qu’il se taise. À quelques mètres devant moi j’aperçois Dan Miller, le même dont je vous ai déjà parlé, celui qui aime les gens. Il me saluera quelques minutes plus tard. Le public est déçu, AaRON ne viendra pas à cause d’un problème de cordes vocales. Mon voisin de derrirère proteste. “C’est quoi ces chanteurs qui ont mal à la gorge ?“. Tais-toi crétin ! Finalement, Girls in Hawaii remplacera. Le public est comblé. Je reçois un sms d’une amie, j’y réponds. Je l’appelerai à la fin du concert. Le groupe est bon, leur musique passe très bien. Je frappe dans les mains sur les morceaux que je connais, c’est très plaisant. Lors du rappel, un hommage un peu triste est rendu à leur producteur qui a du s’exiler à plus de mille kilomètres pour une cure de désintox. Le public ne se montre pas très compatissant. Certains sont même vachement lourds. Pas mal de gens sont déjà passablement bourrés, ça se sent. Le concert se termine par un DJ Set du Français Agoria, de la techno que j’aime particulièrement. Je remarque à mes côtés un petit gars venu lui aussi seul au concert. Comme moi il a l’air de beaucoup aimer la musique qui se joue. Je lui souris de temps en temps et on fini par rire ensemble de l’état légèrement éméché de certaines personnes. Il s’appelle Dimitri et il est franchement mignon. Je lui paye un verre. Il me propose une clope. J’hésite mais je finis par refuser. Je ne fume pas après tout. Le concert se termine, c’était chouette. Je salue Dimitri. Il rentre du côté de Madou et moi vers Louise. J’hésite un instant. Finalement je ne lui dirai rien de plus. Peut-être j’aurais du lui demander si il était pédé. Enfin, sans doute pas de cette manière…

Je traîne un peu sur les pavès de la Place des Palais. Ces pierres ont cent septante-cinq ans, peut-être plus. J’en ai vingt-huit, bientôt davantage. Je suis seul au milieu d’une foule qui me rassure. J’aime l’odeur de la ville, de la cigarette et des substances illicites. Je me retourne de temps en temps et je regarde les gens qui s’éloignent. J’ai du mal à marcher. Mes jambes sont lourdes mais je m’applique. Quelques kilomètres me séparent de mon appartement. Dans les rues qui suivent les gens disparaissent. Je m’éloigne de l’effervescence, je retourne à la sollitude, je reviens à moi. Je me dis que je suis seul, debout dans un monde tartiné sur une planète qui ne cesse de tourner. Et je tourne avec…

Les objets

Samedi 24 mai 2008

- Moi : Et quoi ? Tu as bazardé tous tes meubles !?
- Mon Frère : Ouais… tous !
- Moi : Mais enfin, pourquoi !?
- Mon Frère : Ho tu sais, les meubles, ce ne sont que des objets…

Les meubles, les téléphones portables, les CD, les télévisions, les réfrigérateurs, les ordinateurs, les lecteurs de musique, les carnets, les livres… ce ne sont que des objets. Avec le temps, les saisons, les dégâts de l’homme et ceux du monde, ils s’abîmeront. S’ils n’ont pas la chance et l’honneur de terminer archives, alors ils disparaîtront, comme moi, comme nous…

Les objets

J’ai oublié le câble d’alimentation de mon iPod au bureau mercredi soir et bien entendu la batterie était presque morte. Ses derniers soubresauts m’ont permis d’aller courir jeudi soir puis il a rendu l’âme. Comme je ne pouvais me résigner à passer tout le week-end sans musique pour sortir de chez moi, j’ai fouillé mon coffre et j’y ai retrouvé mon vieux lecteur Sony, un truc carré et argenté. Je n’avais aucune idée de ce qu’il y avait encore dessus. Je l’ai donc chargé et je l’ai allumé. Six cents morceaux et avec eux six cents souvenirs.

C’était en deux mille cinq et deux milles six, deux années charnières qui n’ont pas fini, encore aujourd’hui, de se consumer. C’était des moments de grâce, des expérimentations un peu grisantes soulignées par chaque morceau de musique que j’encodais dans mon lecteur gris. L’intégrale de U2 parce que j’avais commencé à m’approprier ce que j’aimais au détriment de ce que j’appréciais à travers mon frère. À mon grand étonnement, il y avait même un CD complet de David Guetta et quelques chansons de Mylène Farmer. C’était la période où je sortais le dimanche soir. Puis il y avait des morceaux de techno et de musique électronique un peu “flamande”. Ils viennent de mon premier petit copain. Le type faisait des études de pilote d’avion. Il était plus jeune que moi de quelques années et ça ne m’empêchait pas de jouer les gamins éperdus. J’avais même imaginé, moi qui tremble debout sur un bottin, de sauter en parachute avec lui, juste parce qu’il me l’avait demandé… enfin, si au moins il était revenu pour me rappeler qu’on devait sauter d’un avion… il m’a dit “à bientôt” mais je n’attends plus.

Il y en a eu d’autres après et les pistes de mon lecteur me le rappellent à chaque note. J’ai des souvenirs et des objets pour m’en rappeler mais malheureusement presque pas de sensations. Bien entendu certains ont compté plus que d’autres même si je voudrais leur donner à tous égale importance tant sur le coup j’y ai vraiment cru. Alors je me replonge dans les livres de l’époque, les notes et les images. Un gsm Nokia sur lequel je m’étais juré de ne jamais effacer une seule photo. Deux ans de ma vie en plus de trois cents clichés. Un carnet de note, quelques adresses et des numéros de téléphone que je ne composerai sans doute plus jamais. J’ai mis dans ces objets un peu de ma vie. Avec le temps, les saisons, les dégâts de l’homme et ceux du monde, ils s’abîmeront. S’il n’ont pas la chance et l’honneur de terminer archives, alors ils disparaîtront, comme moi, comme nous…

Sans doute les souvenirs éphémères sont plus intéressants encore. Ce furent des histoires courtes, mortes dans l’œuf mais des histoires tout de même. De la dernière en date, je pourrai me rappeler de son prénom vieillit, de son caractère tranché limite “hautain” mais adorablement taquin, de ses yeux verts remplis de vide, de ses énormes mains et de ses grosses baskets aux lacets colorés que secrètement je trouvais super “cool”. J’ai de lui une petite pub pour une pièce de théâtre, seule chose matérielle qui à coup sûr disparaîtra. Je pourrai encore me rappeler de beaucoup de choses à son sujet mais le plus étrange et le plus troublant, c’est sans doute l’odeur de mon propre shampoing qu’il a laissé sur un coussin bleu que je n’utilise jamais ailleurs que dans mon divan.

Je pourrai me rappeler. Si toutefois il s’agit un jour de choisir d’oublier certaines choses…

Feux d’artifices

Mercredi 21 mai 2008

- Moi : Au rond point tu prends à droite…
- Ma Mère : On est déjà venu ici non ?
- Moi : Ha bon ? Quand ça ?
- Mon Père : Hum… en 1985, chez Maître Carnois…

J’ai cinq ans, presque six. Je suis assis sur une chaise en bois dans le cabinet d’un avocat, rue américaine, à Bruxelles. Mon frère est à côté de moi, on se donne des petits coups de temps en temps. À chacun de nos gestes, les yeux de ma mère se tournent très rapidement en notre direction. Nous savons alors qu’il faut arrêter, se calmer, être sage. On ne tient pas bien longtemps. Ces chaises sont trop durs, on a mal aux fesses. On regarde autours de nous, on étouffe des petits rires, on se calme et puis on recommence. Mon frère balance les jambes sous son siège. Je fais de même. Je l’imite et ça nous fait rire.

Papa et Maman font face à cet homme sérieux, bien coiffé, bien habillé. Mon père a une chemise et un pantalon brun assez large dans le bas des jambes. Nous sommes en mille neuf cent quatre vingt cinq. Ma mère porte un chemisier blanc et une jupe noire. L’avocat consulte les comptes et additionne les dettes. Il se veut rassurant mais précise que ça ne va pas être simple. Il faudra quelques années, peut-être plus de dix ans pour tout rembourser. Mes parents savent que ça sera difficile. À chaque nouvel élément additionné, mon père claque des ongles, il regarde ses mains et acquiesce discrètement. Ma mère nous guette d’un œil, elle additionne au dessus des mains de l’avocat, elle regarde mon père, son visage, puis ses mains, puis son visage… une femme voit tout en même temps paraît-il…

Tout est propre dans le cabinet de cet avocat, tout est net. Il y a des plantes et des pots partout. Mon frère ne veut plus jouer, je dois m’amuser seul, imaginer un truc. Je mime des deux mains des boules qui rebondissent. Elles s’entrechoquent, je trouve ça joli. Puis je me rappelle de quelques jours auparavant. Nous vivions à Bruxelles et nos parents nous avaient amenés au feu d’artifices du vingt-et-un juillet. J’avais adoré. De mes deux mains je commence alors à mimer le décollage des fusées puis leurs explosions dans le ciel, en ouvrant tout grand les mains et en les faisant vibrer. J’imite les bruits des détonations puis je rigole. Je ne remarque pas que plus personne ne parle. Mon père, ma mère et l’avocat sont tournés vers moi. Je lève la tête et je regarde l’homme bien habillé. Je lui sourit et il éclate de rire. Quelques secondes plus tard, tout le monde se met à rire…