Archive pour la catégorie 'Ils'

Note 118

Dimanche 26 octobre 2008

- Moi : On me reproche tout le temps de me taire.
- Elle : Mais tu n’as qu’à parler !?
- Moi : C’est simple à dire, je n’y arrive pas…
- Elle : Hé bien écris alors !?

Marguerite a les cheveux gris attachés en chignon, imposant et négligé. Elle s’assied de temps en temps dans ce petit fauteuil jaune canari qu’elle a récupéré en vidant un appartement, il y a maintenant trois ans. Elle a quarante-huit ans et le physique d’une mère de famille, un visage un peu trop usé, un air parfois légèrement aigri. Pour tuer les heures des dimanches après-midi, elle feuillette ce même carnet bleu à la couverture sale et aux pages cornées. Elle y parcours les cent dix-huit notes. Elle connaît par cœur la plupart de celles-ci mais n’arrive pas à trouver l’intonation pour lire la dernière. Sans doute elle ne la comprendra jamais complètement…

On y a tous déjà pensé, un matin, en se réveillant. Si cette journée était la dernière ? Si, dans moins de vingt-quatre heures, je n’étais plus là ? S’il n’y avait plus rien au bout du jour, juste une dernière nuit, éternelle cette fois ? J’y songe quotidiennement, presque par réflexe. Le fait est que je n’aime plus la vie, et que l’évocation de cette fin prend chez moi des airs d’espérance. Je ne l’ai jamais dit à personne - parce que ce genre de choses ne se dit pas - mais je trouverais plus simple d’en rester là, d’en finir aujourd’hui. Je reste pourtant malgré tout accroché à ce stupide fil. Je ne fais rien pour m’en détacher, parce que je suis faible, peut-être un peu lâche, et il continue à me relier au monde comme la corde relie le pendu à l’arbre. Je suis vivant mais tellement mort…“.

Marguerite ne peut plus pleurer, elle n’y arrive pas. Elle a le souvenir de ce jour, celui où elle le découvrit gisant dans sa baignoire, les cheveux flottant dans l’eau rose. Qu’aurait-elle bien pu faire d’autre qu’accepter ?

Un rapide calcule lui fait conclure qu’il aurait eu aujourd’hui vingt-trois ans…

Rendez-vous

Lundi 13 octobre 2008

Lui : Alors ? Comment vas-tu ?
Moi : Heu… ça va oui…
Lui : Tu ne t’attendais pas à ça hein ?
Moi : Heu… non, pas vraiment…

Romain se sent seul, terriblement seul au milieu des quelques dizaines de personnes venues comme lui prendre un verre à l’une des tables de cette brasserie. Romain attend et Romain stresse. Ses mains sont moites et ses lèvres sont sèches, comme à chaque fois. Vingt et une heures et vingt minutes. Personne n’est encore en retard. Romain est arrivé quinze minutes en avance, sans même le vouloir. Il regarde l’heure mais oublie de la lire. Il recommande un soda mais il n’a pas soif. Il a mal au ventre mais c’est supportable. Il se surprend et bondit à chaque passage. Cela amuse le serveur. Romain le remarque et pique un phare.

Un couple est en négociation en face, à droite. Ceux-là ont l’air calmes. Ils sont mignons et Romain se sent tout à coup réconforté. Il a ce soir lui aussi un rendez-vous et malgré le stresse, il en est charmé. C’est un garçon intéressant, un comédien, qu’il n’a eu l’occasion de voir qu’une seule fois auparavant. C’est un type qui, pour une fois, a réussi à le faire rire et chez Romain c’est une chose rare. À l’évocation de son métier, Romain avait vu la tête de son interlocuteur se décomposer. “Tu travailles dans un service d’archives ? Vraiment ? Alors, ça existe réellement des gens comme toi ?”. Ces mots qui auraient vexé n’importe qui avaient plutôt amusé Romain. Oui, les gens comme lui existent.

Vincent, c’est son nom, est sans doute encore au théâtre et termine de se changer. Romain boit son soda mais le goût lui donne la nausée. Il regarde à présent le plafond et le trouve beau. Les lampes y sont jaunâtres et la peinture fait des reflets verts. Petit à petit, ses pensées se mettent en marche, romain s’éloigne et s’envole mais une voix le rappelle à l’ordre. “Hé bien mon beau Romain ! Je ne t’ai pas fait attendre ?”. il revient soudain sur terre. Il cligne des yeux, réfléchit un instant. Ce qu’il a devant lui mesure un mètre quatre vingt, porte une robe bleu électrique et de longs cheveux blonds. “Excuse-moi, je n’ai pas eu le temps de me changer”. Romain ne dit pas un mot. “En plus personnellement, je m’amuse dans cette tenue”. Romain se tait. “Dis-moi, ça ne te dérange pas j’espère ?”. Romain dira “non”, parce qu’il est poli.

Vincent lui parlera de sa représentation, de ceux qu’il appelle ses amies et de la “patronne” qui a parfois du poil au jambe. Ces un monde en soit que Romain entrevoit ce soir là. Il sourira plusieurs fois, rigolera même franchement de temps en temps. Il reprendra un verre de vin rouge et un soda pour terminer. À vingt-trois heures cinquante ils quitteront la brasserie. Romain doit prendre son bus. Vincent n’habite pas loin, il rentrera à pied. “Je n’ai pas grand chose à t’offrir mais tu peux venir boire un dernier verre chez moi si tu veux”. Romain déclinera, prétextant qu’il doit se lever tôt le lendemain. Vincent n’insistera pas.

Quelques heures plus tard, Romain pense encore. Il a passé une bonne soirée. Ce garçon est gentil, poli, attentionné… Mais Romain ne peut pas. Il n’accepte pas. Est-ce de sa faute ? Pourquoi donc cacher un si beau visage sous de vulgaires cheveux synthétiques ?

Dans la tête des autres

Mercredi 27 août 2008

Moi : Je me demande si parfois quelqu’un pense à moi…
Lui : Très certainement non ?
Moi : Ce n’est pas si sûr…
Lui : !?… Mais enfin…

Hubert descendit à la buanderie pour récupérer sa boîte à outils. Sur la tablette de la machine à laver, il découvrit, vibrant au rythme du tambour qui tournait à vive allure, un trousseau de clés et, sous celui-ci, une lettre froissée que Matisse avait pris soin de glisser dans la poche de sa veste…

Matisse,

J’ai retrouvé ta trace dans ce foyer pour sans-abris et je n’ai aucune certitude quant au sort de cette lettre. J’espère que tu liras un jour ces quelques mots, tout simplement…

Voici des années que j’aire dans la vie comme on attend dans le hall d’une gare. Je sais que je ne suis pas à plaindre et j’ai honte de devoir aujourd’hui admettre ma défaite dans cette lutte quotidienne contre les jours et les heures. Je suis résolu à en finir. La maladie qui ronge mon esprit depuis des années s’attaque maintenant à mon corps. Je suis faible et gris, je disparais. Je ne supporte plus cette existence minable. J’ai aujourd’hui la certitude de ne plus vivre dans la tête des autres, même plus sous la forme de souvenirs. Je préfère en finir. Quand, comment, où… je ne sais pas, pas encore.

Notre amitié a toujours existé. Celle d’Hubert aussi. Elle est gravée sur un réverbère de l’avenue du Parc. T’en souviens-tu ? Comme tout, cette trace un jour disparaîtra et je la précéderai.

Je te souhaite d’avoir une belle vie.

Ton ami, René“.

Hubert plia soigneusement la lettre. Ce matin là il déjeuna normalement, sorti faire quelques courses puis, à midi vingt, il s’enferma dans les toilettes, sorti son téléphone portable et la lettre de sa poche. D’une main tremblante, il composa le numéro griffonné au bas de la feuille et qui, déjà, commençait à s’effacer…

Les dernières minutes

Samedi 2 août 2008

- Moi : Ça doit être horrible de mourir soudainement…
- Lui : Ça doit être pire d’être condamné…
- Moi : Non, pas pour moi…
- Lui : Mais enfin… Pourquoi !?

Ce jour là était un jour comme les autres. Devant les bureaux de la Société d’électricité, l’afflux des premiers contestataires qui défilaient depuis huit heures du matin commençait enfin à se calmer. Les employés sortaient déjeuner. Midi sonnait. Les bancs de la Place du Progrès se remplissaient de monde. C’était une journée où le ciel était terne, gris comme un plafond que le temps aurait vieilli. C’était un mardi et, comme chaque mardi, Denis Broebaker invitait au restaurant son comptable, Gustave Lorié, après que celui-ci lui ai fièrement présenté l’état et les bénéfices de la société. Tous deux franchirent le tourniquet pour sortir du bâtiment à douze heures et quatre minutes.

Cette même minute fut celle où tout s’accéléra dans la tête de René. Quelques secondes lui suffirent pour se remémorer les événements, les malheurs et les hasards qui l’avaient amené sur cette balustrade, à quarante mètres au-dessus de la Place du Progrès. La mort de sa mère un soir de sa dix-septième année, les familles d’accueil, les échecs, ce boulot minable à la compagnie d’électricité et ce licenciement qui l’avait décidé à mettre fin à tout ça. Il regardait à présent ses baskets sur le rebord et, sous elles, le vide au fond duquel d’anonymes fourmis grouillaient dans la chaleur d’un mois de juin.

Parmi ces “insectes”, l’un d’eux était un peu plus gros. Denis Broebaker se “traînait” péniblement vers le restaurant où l’attendaient d’autres convives. Derrière lui, le maigrelet Lorié le suivait nerveusement. Denis respirait bruyamment, difficilement. Il était douze heures et huit minutes. Quelques secondes plus tard, le gros monsieur s’arrêta brusquement. Son comptable pensa à une simple pause de récupération mais le visage de Denis était figé. Regardant dans le vide, il était devenu livide. Sans réfléchir, il serra son bras gauche de toutes ses forces. Une douleur rayonna de son membre gauche, descendant jusque dans la cuisse et montant jusqu’à son épaule. Les sons autour de lui devinrent graves et confus. Toutes ses perceptions semblaient soudainement démesurées, ses yeux tremblaient et ses oreilles bourdonnaient. Tout devint ensuite très calme, une accalmie qui lui sembla lui durer une éternité. À douze heures et douze minutes, une indescriptible douleur lui frappa la poitrine. Celle-ci le projeta en arrière, étalant sur les pavés de la place ses cent trente kilos. Ses contorsions faisaient vibrer sa graisse, le rendant semblable à un gros flan mal démoulé. Denis, paralysé, avait toujours les yeux fixés vers le ciel pendant que Lorié tentait péniblement de lui dégager le cou en lui ôtant la cravate. À douze heures et seize minutes, ses suffocations devinrent de plus en plus critiques. Il ne percevait désormais plus rien, ni les dizaines de personnes qui affluaient autour de lui, ni celles qui s’acharnaient maintenant sur sa cage thoracique. À douze heures et dix-neuf minutes, il eu un soulagement pendant très exactement trois secondes, un silence extrême avant de se sentir glisser lentement dans la terre, comme s’il fondait, s’éparpillait. Denis Broebaker, malgré les efforts des secouristes, décéda à douze heures et vingt-et-une minutes.

René regardait toujours les fourmis du haut de ses huit étages et l’effondrement de la “reine” n’avait rien entamé à sa motivation d’en finir. Pour dire vrai, il ne l’avait même pas remarqué. Il était dans la phase de choix, celle où l’on sait que le moindre effort consenti sera peut-être le dernier. Une simple flexion des jambes et le décollement de ses pieds du sol l’amèneraient quarante mètres plus bas. Au moment où sa décision fut prise, René ferma les yeux, plia les genoux et lança légèrement les mains vers l’arrière. À cet instant, il senti une vibration sur son flanc droit. Son portable sonnait…

“Mon ami…”

Mardi 6 mai 2008

- Moi : Ca va bien ?
- Lui : J’ai beaucoup réfléchis hier soir. Je préfère qu’on en reste là…
- Moi : Heu…
- Lui : Oui je sais…

Tu vois, il y a quelques mois je faisais la connaissance de ton réverbère. C’était une nuit où la ville était éteinte, une nuit noire, sans électricité. Lui, ce géant de fonte, il brillait plus que jamais, il m’illuminait. C’est étrange comme cet évènement à changé ma vie. Quelques temps après je te rencontrais. Depuis tu ne m’as jamais réellement parlé. Tu me dis parfois quelques mots, quelques politesses, un “oui” ou un “non”. Pourtant moi je te parle, souvent pour ne rien dire, juste parce que j’en ai besoin. J’ai besoin de parler, de m’exprimer. Je retiens trop et trop longtemps. Les idées viennent, les phrases se forment et puis je les oublie. Chaque mot ainsi perdu me laisse une brûlure, un manque énorme. Je ne te connais pas, pas plus que cette ville qui nous entoure et que ces gens qui passent. En me taisant, je m’ignore moi-même. Je nie le monde en bloc, je vis à côté des choses et je semble m’en contenter. Ai-je raison ?…

Mon ami je voudrais t’expliquer ma conception du monde, sans vouloir te convaincre, là n’est pas mon but. Vois-tu, les règles qui régissent la mer et le ciel, les devoirs que nous imposent la Terre, je ne les connais pas. Ce qu’il adviendra de moi je l’ignore. La manière qu’ont les petites choses de nous glisser entre les doigts, la fréquence à laquelle les gens changent parce qu’ils craingnent de rester les mêmes, la raison pour laquelle les choses ne vont jamais comme nous le voulons, tout cela m’est inconnu. La finitude ou l’infini de notre univers, la personne qui préside à notre destin, comment éviter les défaites et la précipitation vers notre inexorable fin, je n’y pense pas très souvent. L’amour, l’amitié, les sentiments, la peur, les couleurs, les maladies, les hommes, les femmes, les animaux… ce sont des choses que je ne comprends pas. Je le pourrais sans doute mais les explications ne me contentraient pas… mes torts et mes droits, mes jours et mes nuits, mes ténèbres et mes lumières, ils sont en moi, tout au fond de moi, et je les garde… en réalité, je ne veux pas savoir… nous vivons mon ami, et j’aime cette vie plus que tout.

En prononçant ces mots, Romain regardait les étoiles. Gabriel était assis à ses côtés et faisait de même. Tous les deux souriaient…

Le temps qui reste

Mardi 22 avril 2008

- Eux : Quel est votre prénom Monsieur ?
- Moi : Frédéric.
- Eux : Ha… nous avons déjà un Frédéric…
- Moi : Très bien… vous avez un Robert ?

Marc contemple souvent ses coupes et ses médailles. Elles sont de toutes formes, de toutes tailles et de toutes origines. Premier dans un championnat de natation en mille neuf cent nonante neuf, second dans un marathon trois ans plus tard. Quelques photos témoignent de ses victoires en football, à l’époque où il ne jurait que par les sports d’équipe. Handball, basket-Ball, tennis, il a tout essayé… Très bon dans son lycée, excellent à l’université, il décrocha diplôme sur diplôme. Curieux, intelligent, brillant, tout le monde s’accordait à dire que Marc était un exemple à suivre. Il inspira la fierté de ses parents, la reconnaissance de ses amis et l’admiration de sa première petite amie.

Elle s’appellait Julie, elle avait vingt-et-un ans lorsqu’il la rencontra. Elle était réservée et timide, belle et discrète. Elle l’avait croisé dans une de ces soirées étudiantes où l’on parle trop fort. Elle était adossée contre un mur et semblait s’ennuyer. Marc était là par hasard. Il avait suivi des amis et ne connaissait presque personne. Ils parlèrent quelques instants, s’échangèrent quelques politesses puis s’envoyèrent quelques attentions moins “délicates”. Il la rammena chez elle et l’histoire commença sous les draps, comme dans nonante neuf pourcent des cas. Julie ne fut pourtant pas une médaille ou une victoire comme les autres en dépit des circonstances crues et directes et de ces draps qui, le matin, puaient la sueur et l’alcool. Le magnétisme avait opéré. Le plus naturellement du monde ils restèrent cinq années ensemble. Dénué de romantisme et de sensiblerie, leur relation fut pourtant forte et fidèle. Il y avait un accord tacite et des règles non énoncées que chacun respectait inconsciemment. C’était une histoire naturelle, au sens biologique du terme, une histoire humaine…

Les années passant, Julie commença à se lasser de ce picotement dans le bas du ventre. Certes, c’était bien agréable et personne ne pouvait être aussi comblé qu’elle tant la compatibilité des corps et des sensations était parfaite. Elle voulait sans doute plus ou très certainement autre chose. La petite fille qu’elle était encore n’avait pas encore eu son vrai prince charmant. L’admiration à sens unique qu’elle éprouvait pour Marc lui devenait insupportable. Ils étaient tous les deux les objets d’un désir sans pareille mesure, les éléments d’une équation chimique qui allait crescendo, sans jamais vraiment virer ou changer d’état. Tout ça était trop simple, pas assez moderne. Elle du se résoudre à le quitter. Un matin d’automne, il lui rendit les clés de son appartement. Ils se séparèrent sur le pas de la porte. Julie était consciente de l’utilité de son caprice et Marc était frappé d’incompréhension. Tout deux reprirent leurs vies. Marc continua le sport et son job de commercial. Julie repris des cours en psychologie. Les jours, les mois, les saisons et les années passèrent…

Un soir d’été, à l’arrêt d’un bus, Julie reconnu la silhouette d’un homme qu’elle connaissait fort bien. Elle s’approcha du banc et son cœur s’emballa lorsqu’elle prononça en guise d’appel le prénom de Marc. Il l’a reconnu à la première syllabe et la machine infernale, éteinte depuis trop longtemps, se ralluma d’un seul coup. Comme au premier jour ils parlèrent peu. Julie, qui aurait tout fait pour ne pas tourner la manivelle se laissa emporter. Ils terminèrent dans des draps sombres, dans un trois pièces que Marc louait du côté de la gare. Elle tenta bien de lui parler et de le persuader mais Marc n’écoutait rien et le préservatif qu’elle lui avait suggéré tomba au pied du lit. “J’ai changé Julie… je sais que tu es célibataire, moi aussi… réessayons, je t’en supplie“. Elle se laissa charmer et refoula les quelques mots qu’elle aurait du lui dire avant, ceux-là même qu’elle avait découverts en ouvrant le courrier de l’hôpital, quelques semaines auparavant : “résultat… test HIV… positif“.

Le secret fut révélé quelques semaines plus tard. Des orages éclatèrent derrière la porte d’entrée du trois pièces de Marc. Plusieurs fois elle s’ouvrit et se referma mais, cette fois-ci, personne ne quitta l’appartement. Les paroles devinrent plus calmes et la colère se transforma en résignation. À la fin de l’été, ils prirent rendez-vous dans un cabinet médical. Ils s’y rendirent comme d’autres couples se rendent à l’église. Après avoir retiré les résultats au laboratoire, ils ouvrirent ensemble l’enveloppe. Les mêmes mots étaient inscrits : ”résultat… test HIV… positif“. Il les découvrit non sans douleur mais il se consola de ne pas les lire seul. Debouts sur la place de l’Hôtel de Ville, c’était le moment pour eux de modifier l’équation et de reconnaître un nouveau sens à leur relation. Il fixèrent ensemble l’horloge de la tour communale et, les yeux grands ouverts, ils jugèrent du temps qui restait et de ce qu’ils allaient en faire.

The arty and the geek

Jeudi 27 mars 2008

- Elle : Non mais il y a pire qu’un geek, non !?
- Moi : Hein, quoi ? Un nerd ?
- Elle : Oui c’est ça ! C’est la même chose qu’un geek ?
- Moi : Non non ! Un geek c’est sexy…

Charlotte habite rue des roses numéro un. La fenêtre de sa chambre se trouve juste en face de celle de Gérald qui, lui, demeure au numéro deux. Charlotte et Gérald ne se connaissaient pas il y a quelques mois. Ils se regardaient parfois à travers leurs rideaux mais toujours se rataient lorsqu’ils sortaient de chez eux. Ces deux là ont des vies forts différentes et des horaires bien dissonants. Gérald travaille chez lui. Le jour ne commence pas pour lui avant onze heures. Charlotte est étudiante en photographie. Ses cours l’obligent à être prête pour huit heures. Si Gérald n’a pas du matériel à aller chercher pour un client, il ne sort de chez lui que pour faire quelques courses, parce qu’il doit bien manger de temps en temps. Charlotte déteste traîner dans ses pantoufles. Elle repasse après ses cours dans les marchés ou dans les fripes, elle flâne aux terrasses des cafés en été ou parfois s’assied quelques heures sur un banc pour lire le dernier roman qu’elle a acheté chez le bouquiniste. Aucun des deux ne sait de quoi sera fait l’avenir. Gérald voit le futur de manière très pratique et Charlotte l’envisage très romantique.

Charlotte s’est installée à la rue des roses il y a quelques mois. Malgré ses efforts, elle n’a pu sympathiser avec aucun des voisins. C’est pourtant avec entrain qu’elle crie “bonjour” lorsqu’elle croise l’un ou l’autre des habitants de l’immeuble, mais ses salutations restent toujours sans réponse. Il y a cette dame au premier, aigrie et légèrement parano, qui attend patiemment que les communs soient innocupés avant de sortir de chez elle. Il y ce couple d’italiens au rez-de-chaussée, trop occupé à contempler leurs enfants pour dire “buongiorno” à qui que ce soit. Il y a ces gens qui vivent à quelques mètres de chez elle et qu’elle ne connaît pas.

Gérald vit dans son trois pièces depuis quelques années déjà. Il n’a jamais vraiment amménagé ses quarante mètres carrés. Son appartement ressemble au plateau d’un service après-vente. Des ordinateurs éventrés sont à même le sol et une forte odeur de carton d’emballage et de frigolite traîne dans l’air. Par timidité, il n’a jamais parlé aux voisins sauf pour échanger quelques politesses. Le matelas qui lui sert de lit est posé devant la fenêtre. Un soir, avant d’aller dormir, il fut intrigué par cet appartement de l’autre côté de la rue. Ses fenêtres étaient dépourvues de rideaux et il y voyait très distinctement les murs couleur aubergine sur lesquels des photos étaient accrochées. Devant la vitre, Charlotte dansait sans pudeur. Elle avait l’air heureuse. Elle portait un pantalon en toile et un chemisier assez ample. Elle avait sur la tête un foulard et des boucles brunes qui partaient un peu dans tous les sens. Gérald fut bien embarassé lorsque le regard de la jeune fille croisa le sien. Il sentit alors ses jambes se dérober sous lui et s’effondra sur son lit.

Depuis ce jour, cet inconnu qui l’observait de sa fenêtre plaisait à Charlotte. Elle le voyait sortir de chez lui de temps en temps. Elle aimait son jeans tombant et ses baskets non lacées, ses tee-shirt bariollés et ses sweats à capuche. Elle le trouvait touchant et sa tête pleine d’épis l’amusait. Elle l’observait lorsqu’il réchauffait des conserves de raviolis en démontant et remontant des tours d’ordinateurs. Leurs rendez-vous maladroits par fenêtres interposées deveniaent de plus en plus fréquents. À chaque croisement de regard, Gérald baissait les yeux et, aussitôt que Charlotte avait détourné les siens, il revenait chercher, en vain, l’attention de la jeune fille. Ce petit jeu leur plaisait à tous les deux.

Un matin de mai, Charlotte passa la vitesse supérieure. Il était neuf heures cinquante et elle savait pertinement que son geek dormait encore. Elle se mit à la fenêtre et respira un grand coup. L’air était doux et pas un nuage n’assombrissait l’horizon. Elle contempla un instant le ciel. Des ailes lui poussaient dans le dos. Elle rassembla ses forces et, en gonflant les poumons, cria : “Bonjour Voisin ! Comment allez-vous mon voisin !?“. De l’autre côté de la rue, gérald sorti la tête de son oreiller. Au deuxième appel, il bondit à la fenêtre. Il était en pyjama, les yeux gonflés et les cheveux ébouriffés. Elle lui sourit puis continua : “Et bien Voisin !? Répondez-moi !“. Gérald, confu, répondit timidement : ”Heu… bonjour Voisine…“. Charlotte, directive et motivée, continua en disant : ”Plus fort Voisin ! Je ne vous entends pas !“. Le jeune garçon eu soudain l’air amusé. Il se redressa, gonfla le torse et de toutes ses forces hurla : “Bonjour Voisine ! Je vais bien et Vous !?“. Tous deux restèrent à se regarder puis au même instant éclatèrent de rire. À partir de ce jour, ils n’étaient plus l’un pour l’autre des inconnus. Depuis ce matin là, ils déjeunent parfois ensemble. Il l’appelle tendrement “Charlie” et elle le nomme affectueusement “Gégé”.

Gabriel

Mardi 11 mars 2008

- Lui : Je ne vois pas ce que tu trouves à ces objets.
- Moi : Ben je ne sais pas, c’est beau !
- Lui : Mais en quoi un réverbère est-il beau ?
- Moi : Ben la forme ! Et puis ça fait de la lumière aussi.

Gabriel n’a pas eu une vie facile. Il n’a jamais connu son père. Sa mère, quant à elle, était complètement folle. Toute la journée, assise aux arrêts des bus, elle déballait des kilomètres de répliques plus ou moins bien tournées, tantôt théâtrales, tantôt carrément vulgaires. Gabriel a grandi seul, dans la rue, entouré d’air et de silence. Ses vêtements ont grandi avec lui. Ce même pantalon beige depuis dix ans, ce même pull vert usé aux coudes. Gabriel ne peut et ne veut pas s’imaginer autrement.

Assez grand, de corpulence maigre, son apparence est des plus inhabituelles. Ses longs bras pendent à l’extrémité de ses étroites épaules. Sous celles-ci se déroule un long torse surplombant deux courtes jambes posées sur deux gigantesques pieds. Tout chez lui semble démesuré, de ses cheveux beaucoup trop bouclés à ses yeux exagérément petits. Son visage osseux et angulaire est fendu par une large bouche entourée de lèvres presque transparentes. Sa peau, malgré les intempéries et l’air pollué de la ville, semble toujours nette et propre. Il a le teint clair, parfois rosé au-dessus des joues. Malgré ces évidentes disproportions, il est loin d’être laid. Il y a quelque chose d’harmonieux dans sa physionomie, un joyeux désordre, une forme de beauté asymétrique. Quand il était petit, Gabriel parlait peu. Les années n’ont fait que renforcer ce trait de caractère. Il se contente de gestes pour exprimer l’accord et le désaccord et les mots lui servent presque uniquement aux formules de politesse. Il n’a de toute manière aucune sociabilité et le langage n’est pour lui qu’utilitaire. Il n’a pas d’ami. Tout au plus, il reconnaît des gens dans la rue, ceux qu’il croise souvent, aux mêmes endroits et aux mêmes heures. Ils font parti ainsi de son monde et ça lui suffit amplement.

Pendant plusieurs années, Gabriel a airé dans les rues. Il gagnait sa vie en faisant des petits boulots, des tâches qui ne demandaient pas l’usage de la parole, sortir les chiens des vieilles dames, faire leurs courses, leur rendre service. En général, elles le trouvaient gentil et serviable, et c’est bien volontier qu’elles l’invitaient à leurs tables et lui offraient l’hospitalité. Gabriel acceptait parfois, surtout en hiver. Il ne voulait pas déranger. En été, il préférait dormir dehors, à la belle étoile, sur un banc, et surtout, sous un réverbère. Il passait des heures à les regarder, à les contempler. Avec le temps, il en avait appris tous les modèles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il pouvait les situer, juger de leurs états et de leurs luminosités. À la nuit tombée, il escaladait parfois discretement les pieds de bronze pour redonner l’éclat aux parois de verre que le temps et la pollution rendaient ternes. C’était une obsession. Il ne pouvait expliquer cet amour qu’il portait aux réverbères. Il aimait leurs formes, leurs matières, leurs présences dans les rues, leurs places dans la ville.

Un soir d’hiver, alors qu’il s’improvisait électricien au service d’un luminaire qui avait rendu l’âme, sa concentration fut détournée par les phares d’une camionnette qui avait surgi derrière lui. Il n’avait pas osé se retourner mais il perçut que deux hommes étaient descendus du véhicule et s’étaient positionnés de part et d’autre. Terrifié, il continuait à fixer le pied de bronze. Il entendit le bruit d’une portière et les pas d’un troisième homme s’approcher. “Bonjour mon garçon… comment t’appelles-tu ?“. Gabriel, en tremblant, se retourna lentement. Il perçu l’ombre d’un homme assez petit mais imposant, aussi large que haut. “Comment t’appelles-tu ? N’aie pas peur, réponds-moi…“. L’homme fit un pas en avant et sorti de l’ombre. Il était vêtu d’un costume trois pièces, parfaitement coupé, rehaussé d’une cravate bordeaux d’une extrême finesse. “Tu aimes les réverbères n’est-ce pas ?“. Gabriel avait la bouche qui tremblait. Il réussit tout de même à sortir quelques mots. “Oui Monsieur… j’aime les réverbères… et… je m’appelle Gabriel“. Le gros Monsieur semblait heureux. Il lui souriait. “Bien, bien, excellent même !“. Il s’approcha soudain plus rapidement. La main tendue, il saisit celle de Gabriel et lui dit : “Et bien Gabriel ? Enchanté ! Vois-tu ces réverbères ? Ils sont tous à moi !“. Le jeune garçon redoubla de craintes. “Oui Monsieur, excusez-moi… je ne voulais pas…“. L’homme rond éclata d’un rire gras qui laissa sur son visage un large sourire. “Ne t’inquiète pas, je ne suis pas venu te tirer les oreilles, non, non…“. L’homme devint ensuite plus sérieux. Il fixa Gabriel un instant avant de lui dire avec une certaine tendresse : “Dis-moi Gabriel ? Voudrais-tu travailler pour moi ?“.

Les bancs

Jeudi 14 février 2008

- Moi : Et le trou alors, il sert à quoi ?
- Elle : Et bien le trou, autrefois, c’était pour mettre l’encre.
- Moi : Hein ? Mais, il est pas fermé le trou, ça devait couler !?
- Elle : Mais idiot ! L’encre se mettait dans un pot et le pot dans le trou !

Après de nombreuses hésitations et quelques maladresses, Hubert accepta de faire entrer Matisse. Cette décision fit enrager son épouse Muriel qui frappa le sol du pied en se levant du divan. “Heu, chérie, veux-tu bien faire du café pour Matisse s’il-te-plaît ?“. Ces mots enflammèrent Muriel. “Oui, et puis si tu veux je vais à l’hôtel aussi !“. Hubert baissa les yeux. Il réfléchit un instant, puis, en prenant Matisse par le bras, ils sortirent tous les deux de la maison. Après tout il ne faisait pas si froid, Hubert pouvait bien entendre ce que Matisse avait à lui raconter à l’extérieur, assis sur un banc.

Bancs

À l’instant même où Hubert posa ses fesses sur ces trois planches qui s’abîmaient à quelques mètres de sa maison, un frisson lui parcouru l’échine. Il était venu ici des centaines de fois avec son fils Nicolas. De ce banc, il l’avait vu grandir, en l’aimant, en le chérissant, en le grondant parfois. Sur ce même banc, il avait pris la décision avec Muriel de faire construire une maison sur un terrain encore vide à l’époque. Ce soir là, c’était avec un vieil ami qu’il s’y asseyait et, avec lui, dans sa mémoire, des milliers d’autres bancs renaissaient. Il y avait celui en plastique rouge sur lequel il grimpait du haut de ses trois ans. Celui-ci avait les pieds mordillés par son chien Jacky, un horrible caniche de couleur abricot. Il y avait un banc déjà plus haut qu’il escaladait tant qu’il pouvait et sur lequel il se dressait fièrement malgré les remontrances craintives de sa mère. Il y avait les bancs de l’école qui s’ouvraient par le haut et sur lesquels était percés des orifices pour accueillir les encriers. Ces objets anodins lui semblaient soudain devenir les pierres d’angle de sa vie, les obstacles affrontés et les batailles gagnées.

Matisse lui raconta comment lui même avait développé une affinité avec les planches publiques. Cela faisait dix ans qu’il avait terminé ses études au conservatoire. Il y était entré malgré l’avis négatif de ses parents qui l’auraient bien vu fonctionnaire derrière un bureau. Matisse voulait vivre pour sa passion et mener sa vie en musique. Il aurait tout donné pour réaliser son rêve. Il ne croyait pas si bien dire. Après avoir été employé aux percussions de l’orchestre d’un petit opéra de quartier, il décida d’en devenir patron. L’opéra en question battait de l’aile et menaçait de fermeture. Il en racheta les installations pour une bouchée de pain et entama les rénovation. Matisse rêvait, Matisse voyait grand. Il injecta dans son projet toutes ses économies et celles de quelques amis musiciens. Il persuada les banquiers habituellement craintifs aux entreprises culturelles trop ambitieuses. Il rénova le théâtre de la manière la plus éclatante et les premières représentations furent triomphales. Matisse, grand joueur de flûte, avait su charmer le public et les investisseurs et son opéra semblait en bonne voie pour la postérité. Malheureusement, rien n’est définitif dans le quartier des artistes où la puissance des émotions égale celle des armes. Matisse se pris d’amour pour une jeune actrice promise à un puissant comédien, une fille aux cheveux d’ange et à la voix sucrée. Il l’aima en secret pendant deux années avant que n’éclate au grand jour leur relation. La réaction du riche comédien ne se fit pas attendre. Il joua de ses influences et de sa notoriété pour couler Matisse qui, aveuglé par l’amour, se laissa trop facilement piégé. Un malencontreux accident tua en pleine représentation son plus valeureux comédien. Matisse fut jugé responsable et le rideau retomba définitivement. “Un sacré coup de théâtre“, c’est en ces termes qu’il parle ironiquement de son échec. Depuis, Matisse aire là où il peut être, en été au bord du canal, en hiver dans les foyers, quand un lit se libère.

Hubert écouta la vie de son ami Matisse mais son esprit était ailleurs. Il avait toujours des bancs en tête, ceux de sa jeunesse et ceux de son adolescence. Avec le temps, dans son quartier, les planches de bois avaient été remplacées par des sièges en PVC verts ou bleus. Le vent y déposait de la poussière et de la terre qui salissaient les pantalons. Ils étaient froids et parfois imprégnés d’une odeur repoussante. C’est sur ces bouts de plastique qu’Hubert eu ses premiers émois. La main sous un chemisier, la douceur et la chaleureuse fraicheur d’un sain qui naît, autant de sensations qu’il n’avait pas oublié. C’est sur un de ses bancs qu’il embrassa Muriel. Ils étaient tous les deux saouls. C’est sur un de ces bancs qu’ils se disputèrent et presque se séparèrent le jour où il envisagea de lui passer la bague au doigt.

Hubert ? hubert !“. Il retomba sur terre aux appels de Matisse. “Tu m’écoutes !?“. Hubert fit un signe de la tête pour lui confirmer son attention. Matisse lui parlait à présent de René. Il l’avait revu récemment et il ne semblait pas en grande forme. Il comprit que quelque chose ne tournait pas rond. Il saisit une histoire de double vie, de refoulement et de torture psychologique. Il ne fit pas fort attention à tout ça. Ça ne lui semblait pas bien grave et, à son avis, ça ne justifiait pas le dérangement de sa famille en cette soirée d’automne. Matisse s’indigna de ce manque de compassion. Il se leva et tendit à Hubert une lettre froissée. Il en parcouru les quelques paragraphes puis se redressa et rendit le papier à Matisse. “Je ne peux rien faire pour René, cette lettre t’est adressée… je vais rentrer chez moi. Excuse-moi, j’ai une famille, ma femme et mon fils m’attendent“. René resta planté dans cette pleine de jeux pendant qu’Hubert regagnait son habitation. En avançant, il se pencha pour gratter sa cheville. Il avait l’impression que des fourmis lui grimpaient le long des jambes, comme quand il était enfant et qu’en jouant il dérangeait les fourmilières aux pieds des bancs publics.

En attendant…

Vendredi 11 janvier 2008

Lui : Tu fais quoi dans la vie ?
Moi : Heu, c’est long à expliquer, je suis historien archiviste.
Lui : Ha ok, tu travailles dans une bibliothèque ?
Moi : Hum… heu… oui… c’est ça…

Monsieur, nous avons bien reçu votre dossier de sollicitation et nous vous remercions de l’attention que vous portez à notre société. Nous analysons en profondeur votre profil en le comparant à celui souhaité pour la fonction. Nous vous transmettrons dans les plus brefs délais notre décision sur la suite à donner à votre candidature“.

Ce genre de lettre, Romain en reçoit des dizaines chaque semaine. La plupart du temps, il termine de les lire avant d’arriver sur son pallier. Il a toujours ce même petit frémissement, cette petite excitation incontrôlée lorqu’il reçoit ce type de courrier. Romain souhaiterait changer de boulot. Il cherche, mais il n’est pas pressé. Romain est employé depuis six ans à la Société Anonyme pour la distribution de l’électricité. Il travaille seul dans un service qui ne compte qu’un seul collaborateur. Il s’occupe des archives et il saucissonne chaque jour le flux incessant de documents produits par cette monstrueuse entreprise. C’est un boulot qu’il n’aime pas plus que ça mais il le supporte. Ça lui paye son loyer et lui donne parfois l’occasion de se faire plaisir, c’est assez pour le rendre heureux. Il sait que tout cela est temporaire, il en est même persuadé. Depuis son étrange rencontre avec un réverbère, les ambitions les plus folles et des rêves autrefois insoupçonnés grandissent en lui. Il y pense souvent et les construit un peu plus chaque jour. Il s’en réchauffe le cœur les soirs d’hiver, à l’arrêt du bus, la tête enfoncée dans sa capuche.

Alors Romain ! Tu ne te sens pas trop seul là en-bas !?“. Aucun des autres employés qu’il côtoie ne voudrait être à sa place, Romain en est parfaitement conscient et il leur répond en souriant. Ce ne sont pas ses collègues après tout. Il les entend rire parfois au détour d’un couloir. Il ne les envie pas. Ses huit heures de travail, Romain les utilise à bon escient. Il bosse, certes, mais il réfléchit, pense et rêve à ce qu’il fera après, dans une minute, une heure ou dans dix ans. Samuel descend le voir de temps en temps. C’est son seul ami dans la société. C’est un garçon ouvert et sympathique, c’est ce qui importe pour Romain. Ils déjeunent de temps en temps ensemble dans ce mess bruyant et trop éclairé. “Alors Romain, quoi de neuf ?“. Il répond toujours à demi-mot à cette question. Il se contente d’un soufle, d’un haussement d’épaule, et, en détournant le regard, lâche un timide “pas grand chose“. “Ouaip, moi non plus !“. Samuel lui répond du même air désolé. Tous deux sont employés dans cette énorme société, tous deux sont célibataires et tous deux savent que cette situation ne changera pas du jour au lendemain. Pourtant, Romain a bien vu ce qui se trâmait à l’étage de la réception et c’est avec un amusement non dissimulé qu’il assiste aux rencontres maladroites de Samuel et Augustine. Il est attiré et elle est amoureuse, ça crève les yeux. Romain trouve ça touchant. Un jour, ces deux là tomberont dans les bras l’un de l’autre, c’est une certitude. Ça se passera dans un ascenseur, dans un restaurant ou dans un bar, c’est inévitable. En attendant, Samuel vit, il mange, il travaille, il réfléchit, il passe le temps, tout simplement, et Romain aussi.

En attendant…“. C’était un peu ça la philosophie de Romain. Avant qu’on ne lui apporte le somptueux et l’inattendu, avant qu’il ne trouve quelque chose ou quelqu’un pour lui, il se délectait déjà de l’attendre et, de cette sage patience naissait l’espoir. Fière de cette manière de vivre, il retournait de temps en temps voir son “maître” qui le lui avait inspirée, le réverbère de l’avenue du parc. Un soir d’hiver, Romain alla s’asseoir aux côtés de son ami de bronze, à l’arrêt du bus cent quatre-vingt un. Ce jour-là, il n’était pas le seul à en attendre quelque chose. Un homme d’une trentaine d’années tournait autour de la lampe. Il inspectait scrupuleusement l’objet en grattant de temps en temps l’une ou l’autre vis rouillées. Il avait déposé par terre quelques livres et un classeur sur lequel était inscrit le nom de “Guillaume L.”. Romain fut intrigué. Si l’homme semblait inspecter si sérieusement le réverbère, peut-être avait-il, lui aussi, été confronté à un phénomène inexplicable. Il le regarda encore quelques minutes et décida ensuite de lui adresser la parole. “Excusez-moi Monsieur, puis-je vous aider ? Que cherchez-vous ?“. L’homme, dérangé dans sa méticuleuse recherche, leva violemment les yeux vers Romain. “Pardon ? Heu… rien, je ne cherche rien…“. Il se redressa précipitamment, s’essuya les mains sur le pantalon, ramassa ses bouquins et le dossier qui traînaient à ses pieds. Romain s’excusa à nouveau et continua. “Ha, heu… c’est juste que… je pensais que vous aussi aviez remarqué que ce réverbère était un peu… particulier“. Il avait à peine terminé sa phrase que l’homme s’avança vers lui et lui agrippa le bras. “Vous aussi ? … Vous aussi vous l’avez rencontré ?“. Romain se dégagea et fit quelques pas en arrière. “Mais enfin, qui aurais-je du rencontrer ? De qui parlez-vous ?“. Au moment où il termina cette question, ils remarquèrent la présence d’un troisième homme qui se tenait à quelques mètres d’eux. Le visage de l’autre se décomposa. Il relâcha son classeur et ses livres, tourna le tête, et, dans un petit ricanement, pointa le nouveau venu du doigt en disant à Romain : “C’est lui ? … C’est lui que vous attendez n’est-ce pas ? … L’allumeur de réverbère…“.