Archive pour octobre 2008

Note 118

Dimanche 26 octobre 2008

- Moi : On me reproche tout le temps de me taire.
- Elle : Mais tu n’as qu’à parler !?
- Moi : C’est simple à dire, je n’y arrive pas…
- Elle : Hé bien écris alors !?

Marguerite a les cheveux gris attachés en chignon, imposant et négligé. Elle s’assied de temps en temps dans ce petit fauteuil jaune canari qu’elle a récupéré en vidant un appartement, il y a maintenant trois ans. Elle a quarante-huit ans et le physique d’une mère de famille, un visage un peu trop usé, un air parfois légèrement aigri. Pour tuer les heures des dimanches après-midi, elle feuillette ce même carnet bleu à la couverture sale et aux pages cornées. Elle y parcours les cent dix-huit notes. Elle connaît par cœur la plupart de celles-ci mais n’arrive pas à trouver l’intonation pour lire la dernière. Sans doute elle ne la comprendra jamais complètement…

On y a tous déjà pensé, un matin, en se réveillant. Si cette journée était la dernière ? Si, dans moins de vingt-quatre heures, je n’étais plus là ? S’il n’y avait plus rien au bout du jour, juste une dernière nuit, éternelle cette fois ? J’y songe quotidiennement, presque par réflexe. Le fait est que je n’aime plus la vie, et que l’évocation de cette fin prend chez moi des airs d’espérance. Je ne l’ai jamais dit à personne - parce que ce genre de choses ne se dit pas - mais je trouverais plus simple d’en rester là, d’en finir aujourd’hui. Je reste pourtant malgré tout accroché à ce stupide fil. Je ne fais rien pour m’en détacher, parce que je suis faible, peut-être un peu lâche, et il continue à me relier au monde comme la corde relie le pendu à l’arbre. Je suis vivant mais tellement mort…“.

Marguerite ne peut plus pleurer, elle n’y arrive pas. Elle a le souvenir de ce jour, celui où elle le découvrit gisant dans sa baignoire, les cheveux flottant dans l’eau rose. Qu’aurait-elle bien pu faire d’autre qu’accepter ?

Un rapide calcule lui fait conclure qu’il aurait eu aujourd’hui vingt-trois ans…

Rendez-vous

Lundi 13 octobre 2008

Lui : Alors ? Comment vas-tu ?
Moi : Heu… ça va oui…
Lui : Tu ne t’attendais pas à ça hein ?
Moi : Heu… non, pas vraiment…

Romain se sent seul, terriblement seul au milieu des quelques dizaines de personnes venues comme lui prendre un verre à l’une des tables de cette brasserie. Romain attend et Romain stresse. Ses mains sont moites et ses lèvres sont sèches, comme à chaque fois. Vingt et une heures et vingt minutes. Personne n’est encore en retard. Romain est arrivé quinze minutes en avance, sans même le vouloir. Il regarde l’heure mais oublie de la lire. Il recommande un soda mais il n’a pas soif. Il a mal au ventre mais c’est supportable. Il se surprend et bondit à chaque passage. Cela amuse le serveur. Romain le remarque et pique un phare.

Un couple est en négociation en face, à droite. Ceux-là ont l’air calmes. Ils sont mignons et Romain se sent tout à coup réconforté. Il a ce soir lui aussi un rendez-vous et malgré le stresse, il en est charmé. C’est un garçon intéressant, un comédien, qu’il n’a eu l’occasion de voir qu’une seule fois auparavant. C’est un type qui, pour une fois, a réussi à le faire rire et chez Romain c’est une chose rare. À l’évocation de son métier, Romain avait vu la tête de son interlocuteur se décomposer. “Tu travailles dans un service d’archives ? Vraiment ? Alors, ça existe réellement des gens comme toi ?”. Ces mots qui auraient vexé n’importe qui avaient plutôt amusé Romain. Oui, les gens comme lui existent.

Vincent, c’est son nom, est sans doute encore au théâtre et termine de se changer. Romain boit son soda mais le goût lui donne la nausée. Il regarde à présent le plafond et le trouve beau. Les lampes y sont jaunâtres et la peinture fait des reflets verts. Petit à petit, ses pensées se mettent en marche, romain s’éloigne et s’envole mais une voix le rappelle à l’ordre. “Hé bien mon beau Romain ! Je ne t’ai pas fait attendre ?”. il revient soudain sur terre. Il cligne des yeux, réfléchit un instant. Ce qu’il a devant lui mesure un mètre quatre vingt, porte une robe bleu électrique et de longs cheveux blonds. “Excuse-moi, je n’ai pas eu le temps de me changer”. Romain ne dit pas un mot. “En plus personnellement, je m’amuse dans cette tenue”. Romain se tait. “Dis-moi, ça ne te dérange pas j’espère ?”. Romain dira “non”, parce qu’il est poli.

Vincent lui parlera de sa représentation, de ceux qu’il appelle ses amies et de la “patronne” qui a parfois du poil au jambe. Ces un monde en soit que Romain entrevoit ce soir là. Il sourira plusieurs fois, rigolera même franchement de temps en temps. Il reprendra un verre de vin rouge et un soda pour terminer. À vingt-trois heures cinquante ils quitteront la brasserie. Romain doit prendre son bus. Vincent n’habite pas loin, il rentrera à pied. “Je n’ai pas grand chose à t’offrir mais tu peux venir boire un dernier verre chez moi si tu veux”. Romain déclinera, prétextant qu’il doit se lever tôt le lendemain. Vincent n’insistera pas.

Quelques heures plus tard, Romain pense encore. Il a passé une bonne soirée. Ce garçon est gentil, poli, attentionné… Mais Romain ne peut pas. Il n’accepte pas. Est-ce de sa faute ? Pourquoi donc cacher un si beau visage sous de vulgaires cheveux synthétiques ?