Archive pour juillet 2008

Les plasticines

Jeudi 17 juillet 2008

Lui : Alors ? Comment vas-tu ?
Moi : Bof, disons que…
Lui : Moi en tout cas ça va super bien.
Moi : … Ha… c’est bien…

J’étais autrefois mou, modelable et vert comme de la plasticine. Aujourd’hui, j’ai cette envie de m’enfermer dans mon pot, bien hermétiquement, à l’abri de l’air et de la lumière, pour ne pas durcir, ne pas craquer. Je ne dois pas être le seul à me sentir pâte à modeler. Que vous soyez rouge, mauve ou bleu, nous sommes tous des plasticines.

Nous avons de l’espérance en nos facultés à nous adapter et à changer de forme. Nous aimons nous dire que nous pourrions nous fondre dans n’importe quel moule ou environnement sans nécessairement devoir y trouver un intérêt personnel. Nous nous en persuadons tous les jours. Mettez-nous dans un cube et il nous poussera des arêtes. Faites-nous entrer dans un tube et nous nous allongerons sans peine. Enfermez-nous dans une cage et nous terminerons très certainement par nous adapter aux barreaux, pour peu qu’une raison autre que la résignation nous y pousse. Nous aimerions tous être de ces êtres ouverts et réceptifs, à l’aise partout parce que joyeusement curieux des autres et du monde. On passe pourtant notre temps à s’assurer qu’on ne perd pas la face, une vie à surveiller les conséquences de nos actes et de ceux des autres sur notre personne et notre image, comme si celles-ci étaient acquises, définitives et éternelles. On ignore les forces et les mécanismes qui en une vie nous font passer malgré nous du simple au double pour ensuite nous réduire de moitié et nous mener vers le néant. L’adaptation, l’écoute et l’attention sont paraît-il des talents remarquables de l’être humain, des talents que nous bafouons trop souvent d’un nombrilisme crasse. S’adapter aux autres, se fondre dans leur monde, les englober, se mélanger, sans pudeur et sans retenue, ferait assurément de nous une espèce exemplaire si la crainte de laisser chez les autres un bout de plasticine ou de souiller notre belle monochromie ne nous pendait pas sans cesse au nez.

Un soir de la semaine dernière, un soir pluvieux, j’étais assis en face d’un presque inconnu. C’était le résultat d’un rituel désormais bien rodé, quasi banal. Il s’appelait Vincenzo, Italien, danseur et chorégraphe, “rencontré” de sa propre initiative un mois auparavant, recontacté de mon propre chef trois semaines après. On a parlé, on a bu, il m’a accidentellement renversé son verre de vin blanc sur mon jeans et ça m’a plutôt fait rire. C’était plaisant mais la rencontre ne m’a inspiré que ce texte bâti autours de cette matière molle et modelable. Je n’ai sans doute pas été très attentif à son discours et je n’ai pas compris grand chose à sa vision de la danse contemporaine, trop occupé que j’étais à chercher l’image qui donnerait un peu de “magie” à cette situation que je juge parfois un peu pathétique. Je suis blasé de ces rencontres d’un soir. Elles pourraient, si j’y mettais un peu du mien, m’apporter autre chose qu’un goût d’alcool au fond de la gorge. Mais je me replie sur moi, dans cette solitude que j’aime tant, blotti dans ma boîte en plastique, à l’abris de l’air et des autres, pour ne pas ternir mon vert, ne pas durcir, ne pas craquer…

Nous sommes des boules de plasticine qui passons nos vies à nous entrechoquer en espérant prendre des formes qui se correspondront. Quand par bonheur les matières se mélangent, nous regrettons amèrement les minuscules particules qui déjà commencent à souiller notre teinte autrefois éclatante.

Je voudrais tellement trouver la force et l’énergie, le mouvement perpétuel qui me donnerais l’espoir de ne jamais m’assécher et de m’enrichir des autres, sans aucune aucune attente sinon celle de puiser chez eux de la souplesse et les couleurs de l’arc-en-ciel. Sans raison valable, je me préserve dans ce bocal que j’ai parcouru mille fois et, enduit de vernis, dans une position éclatante, je prends des airs de pâte à sel.

La cité des oiseaux

Lundi 7 juillet 2008

- Ma Mère : Mais enfin, tu n’as qu’à écrire des lettres !
- Moi : Des lettres !? Mais à qui ?
- Ma Mère : Je ne sais pas… à tes amis !
- Moi : Mais quels amis !!!?
 

Mon Cher Ami,

Voici un an que je suis parti et que je me suis installé ici, dans cette ville que j’appelle familièrement la cité des oiseaux. Je ne t’ai pas donné de nouvelles depuis mon départ. Ce fut sans doute délibéré. Je n’étais pas fâché et, j’en suis certain, tu ne l’étais pas non plus. Nous nous sommes éloigné pour un mieux. Aujourd’hui je le comprends…

Je suis maintenant bien installé dans ma “nouvelle vie”. Cette ville est tellement particulière. Je voudrais tant que tu puisses la voir toi aussi. Une unique ligne de train y amène les nombreux voyageurs qui, comme moi, ont choisi un jour de partir. Le trajet est long et mouvementé. Ce sont des kilomètres de plaines à traverser, des étendues sauvages à perte de vue et, ça et là, un arbre aux formes surréalistes, parfois cauchemardesques. Pendant mon voyage, la nature s’est souvent déchaînée sans retenue sur ces paysages. La pluie, les orages et le soleil aride m’ont à plusieurs reprises terrifié. Les autres voyageurs n’étaient pas plus rassurés mais nous avons tenu le coup, tous ensemble, en nous entraidant. Après la plaine, ce fut la forêt et ses paysages magiques et inquiétant, sombres et profonds. Pendant deux jours nous ne pouvions distinguer le jour de la nuit. Nous nous sentions monter en altitude mais personne ne pouvait nous dire si la destination était proche. En sortant des bois, nous longeâmes les flancs d’une montagne puis derrière celle-ci traversâmes d’épaisses couches de nuages pour enfin apercevoir notre destination. De loin, la ville ressemblait à un énorme dépotoir au milieu duquel on aurait érigé un gigantesque incinérateur, monstrueux et terrifiant. Un voyageur m’expliqua que c’était le siège de la société d’électricité, seule institution où je pouvais espérer trouver un emploi une fois descendu du train. C’était un bon conseil. Sur la terre ferme, je me mis en quête d’un endroit où loger. Ce fut rapide. À quelques mètres de la gare, des centaines de petites chambres semblaient avoir été mises en location pour les nouveaux arrivants du train.

Depuis ce jour je suis employé au service des archives de la société d’électricité. C’est un beau boulot relativement bien payé. Je ne suis pas venu ici pour trouver mon éden professionnel. Tu le sais, je suis parti pour me retrouver. J’ai rencontré ici des gens que tu aurais pu connaître. Ils sont pareils aux personnes que l’on trouve chez toi, aux hommes et aux femmes que nous avons côtoyés ensemble à une époque. Te rappelles-tu ? C’était il y a plus d’un an. À cette époque on nous confondait souvent tous les deux et nous aimions nous prendre à ce jeu. Tu te faisais appeler Romain et moi j’endossais le rôle de Frédéric, râleur et pessimiste comme il te plaît à te définir… J’aimais cette époque mais je comprends que tu ne veuilles plus participer à ces gamineries. Nous avons grandi tous les deux et nous devons à présent vivre notre vie chacun séparément. Là où je suis, je sais que personne ne peut venir me voir et j’en suis très heureux. En réalité toi seul te souviens dorénavant de mon existence et toi seul peut donc me faire sombrer dans l’oubli. Quel pouvoir tu as. T’en rends-tu compte ? Je devrais en avoir peur mais je sais que tu ne m’effaceras jamais de ta mémoire. Quelque part tu apprécies te remémorer Romain comme tu aimes te souvenir d’un agréable parfum.

J’espère que ta vie est belle et qu’elle prend la tournure que tu souhaitais toi-même lui donner. Très sincèrement, c’est tout le bonheur que je peux te souhaiter….

Amicalement,

Romain
Le 3 août 2006

Les dernières fois

Mardi 1 juillet 2008
Lui : Tu vas nous manquer je pense…
Moi : Ha oui ?
Lui : Ben oui tout de même !
Moi : Merci, c’est gentil…

Hier était un jour rempli de “dernières fois”, l’une de ces journées qui clôturent un chapitre et mettent en caisse quelques années. Pour la dernière fois je me suis levé à six heures avec le but inconscient de rejoindre Mons. Pour la dernière fois j’ai couru jusqu’à l’arrêt du tram. Pour la dernière fois j’ai sauté du tram au métro. Pour la dernière fois j’ai patienté un instant sur le quai numéro cinq en engloutissant une canette de coca light. Pour la dernière fois j’ai dormi entre Bruxelles et Soignies et émergé ensuite avant de descendre du train. Les couloirs, le hall de la gare, le feu de signalisation et la navette “C” en direction des Grands Prés… tout ça pour la dernière fois.

Mons

Ce fut une dernière journée paisible, tristement festive. On a mangé, on a bu, on a ri, j’ai presque pleuré. Angela souriait, comme toujours. Damien et Valérie ont montré leur flegme tournaisien incomparable. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’air, un air de vacance mais aussi un relent de malaise, des non dits et beaucoup de retenue. J’ai passé plus de deux ans de ma vie avec ces gens, un peu moins avec certains. Ils m’ont dit “au revoir” comme on dit au revoir à un ami qu’on est pas certain de revoir. Pourtant, ça ne tient qu’à moi de passer outre mes envies de table rase et de terres brûlées. Damien était malade, il est parti à seize heures, me privant du désormais habituel “retour à la gare”.

Seize heures et quarante minutes, un dernier pointage. Je retourne voir mon chef de service et je lui rends ma carte, mon badge et mes clefs. En plaisantant je lui dit : “je te remets mon arme de service ?“. Il ne rit pas. Je ne suis pas drôle. Il me remet un cadeau. Ça me fait plaisir. Je quitte le bâtiment. Une dernière fois traverser l’avenue Edison, longer le périphérique et manquer de se faire décapiter par un rétroviseur de bus. Patienter sur le quai numéro quatre, dormir entre Mons et Braine-le-Comte, émerger à Hal, descendre à Bruxelles… tout ça pour la dernière fois.

J’ai tourné la page, rangé le livre. Il est là, bien en place sur une étagère. Il est discret et sa tranche n’est pas bien épaisse mais il compte vraiment…