Le temps qui reste
- Eux : Quel est votre prénom Monsieur ?
- Moi : Frédéric.
- Eux : Ha… nous avons déjà un Frédéric…
- Moi : Très bien… vous avez un Robert ?
Marc contemple souvent ses coupes et ses médailles. Elles sont de toutes formes, de toutes tailles et de toutes origines. Premier dans un championnat de natation en mille neuf cent nonante neuf, second dans un marathon trois ans plus tard. Quelques photos témoignent de ses victoires en football, à l’époque où il ne jurait que par les sports d’équipe. Handball, basket-Ball, tennis, il a tout essayé… Très bon dans son lycée, excellent à l’université, il décrocha diplôme sur diplôme. Curieux, intelligent, brillant, tout le monde s’accordait à dire que Marc était un exemple à suivre. Il inspira la fierté de ses parents, la reconnaissance de ses amis et l’admiration de sa première petite amie.
Elle s’appellait Julie, elle avait vingt-et-un ans lorsqu’il la rencontra. Elle était réservée et timide, belle et discrète. Elle l’avait croisé dans une de ces soirées étudiantes où l’on parle trop fort. Elle était adossée contre un mur et semblait s’ennuyer. Marc était là par hasard. Il avait suivi des amis et ne connaissait presque personne. Ils parlèrent quelques instants, s’échangèrent quelques politesses puis s’envoyèrent quelques attentions moins “délicates”. Il la rammena chez elle et l’histoire commença sous les draps, comme dans nonante neuf pourcent des cas. Julie ne fut pourtant pas une médaille ou une victoire comme les autres en dépit des circonstances crues et directes et de ces draps qui, le matin, puaient la sueur et l’alcool. Le magnétisme avait opéré. Le plus naturellement du monde ils restèrent cinq années ensemble. Dénué de romantisme et de sensiblerie, leur relation fut pourtant forte et fidèle. Il y avait un accord tacite et des règles non énoncées que chacun respectait inconsciemment. C’était une histoire naturelle, au sens biologique du terme, une histoire humaine…
Les années passant, Julie commença à se lasser de ce picotement dans le bas du ventre. Certes, c’était bien agréable et personne ne pouvait être aussi comblé qu’elle tant la compatibilité des corps et des sensations était parfaite. Elle voulait sans doute plus ou très certainement autre chose. La petite fille qu’elle était encore n’avait pas encore eu son vrai prince charmant. L’admiration à sens unique qu’elle éprouvait pour Marc lui devenait insupportable. Ils étaient tous les deux les objets d’un désir sans pareille mesure, les éléments d’une équation chimique qui allait crescendo, sans jamais vraiment virer ou changer d’état. Tout ça était trop simple, pas assez moderne. Elle du se résoudre à le quitter. Un matin d’automne, il lui rendit les clés de son appartement. Ils se séparèrent sur le pas de la porte. Julie était consciente de l’utilité de son caprice et Marc était frappé d’incompréhension. Tout deux reprirent leurs vies. Marc continua le sport et son job de commercial. Julie repris des cours en psychologie. Les jours, les mois, les saisons et les années passèrent…
Un soir d’été, à l’arrêt d’un bus, Julie reconnu la silhouette d’un homme qu’elle connaissait fort bien. Elle s’approcha du banc et son cœur s’emballa lorsqu’elle prononça en guise d’appel le prénom de Marc. Il l’a reconnu à la première syllabe et la machine infernale, éteinte depuis trop longtemps, se ralluma d’un seul coup. Comme au premier jour ils parlèrent peu. Julie, qui aurait tout fait pour ne pas tourner la manivelle se laissa emporter. Ils terminèrent dans des draps sombres, dans un trois pièces que Marc louait du côté de la gare. Elle tenta bien de lui parler et de le persuader mais Marc n’écoutait rien et le préservatif qu’elle lui avait suggéré tomba au pied du lit. “J’ai changé Julie… je sais que tu es célibataire, moi aussi… réessayons, je t’en supplie“. Elle se laissa charmer et refoula les quelques mots qu’elle aurait du lui dire avant, ceux-là même qu’elle avait découverts en ouvrant le courrier de l’hôpital, quelques semaines auparavant : “résultat… test HIV… positif“.
Le secret fut révélé quelques semaines plus tard. Des orages éclatèrent derrière la porte d’entrée du trois pièces de Marc. Plusieurs fois elle s’ouvrit et se referma mais, cette fois-ci, personne ne quitta l’appartement. Les paroles devinrent plus calmes et la colère se transforma en résignation. À la fin de l’été, ils prirent rendez-vous dans un cabinet médical. Ils s’y rendirent comme d’autres couples se rendent à l’église. Après avoir retiré les résultats au laboratoire, ils ouvrirent ensemble l’enveloppe. Les mêmes mots étaient inscrits : ”résultat… test HIV… positif“. Il les découvrit non sans douleur mais il se consola de ne pas les lire seul. Debouts sur la place de l’Hôtel de Ville, c’était le moment pour eux de modifier l’équation et de reconnaître un nouveau sens à leur relation. Il fixèrent ensemble l’horloge de la tour communale et, les yeux grands ouverts, ils jugèrent du temps qui restait et de ce qu’ils allaient en faire.
22 avril 2008 à 21:33
Bonjour. je viens régulièrement, mais ne prend pas toujours le temps de laisser un message. toujours aussi bien.
mireille
23 avril 2008 à 10:57
Je lis régulièrement les postes de ton blog et j’aime ce que tu écris mais là sur le coup, je trouve ton histoire glauque, limite débile. Fallait-il vraiment qu’ils soient HIV positifs pour donner un nouveau sens à leur relation ?
23 avril 2008 à 11:35
@Mireille : merci beaucoup, je me disais aussi que vous étiez bien discrète ces derniers temps
23 avril 2008 à 13:47
@Amélie : merci pour ton commentaire. Non, il ne fallait pas nécessairement qu’ils soient HIV positifs pour donner un nouveau sens à leur relation. C’était juste un cas de figure que je voulais exposer. C’est sans doute la traduction d’une conception personnelle, une recherche permanente d’une forme de bonheur un peu hors norme. Ceci dit, je reconnais que cette histoire est un peu glauque… c’est peut-être parce que je ne suis pas non plus très bien ces derniers temps… un tout grand merci en tout cas, j’aime quand les gens réagissent ! C’est aussi fait pour ça un blog !
23 avril 2008 à 14:00
non, Amélie, ce n’est pas glauque. C’est plein de choses, mais pas glauque. Triste, pessimiste, noir. Peut-être que en prenant l’histoire au deuxième degré, cela irait mieux.
Les personnages n’avaient pas besoin d’être HIV positifs pour tenter de donner un sens à leur relation. Mais le fait d’être HIV positif , donc de froler la mort, voire d’être bientôt morts, cela leur montre qu’ils doivent essayer de vivre. Et qu’ils sont peut être passés à côté de leur vie.
Beaucoup d’histoires écrites par Fred nous racontent ce genre d’hisoitre, le temps qui passe, les regrets, les rêves d’enfance perdus.
Mais je ne voudrais pas trop “philosopher” sur ce qu’écrit Fred, et interpréter ses écrits, voire mal interpréter ses écrits.
Fred, continuez !
mireille
23 avril 2008 à 14:19
@Mireille : juste une petite précision. Je pense que vous avez une bonne idée de ma manière de voir les choses. Ceci dit, j’aime effectivement parler du temps qui passe, des regrets ou des rêves d’enfance. Pour ma part, ces derniers ne sont par contre pas du tout perdus. Je les ai juste mis de côté pour un instant, parfois quelques années et un jour, dans cinq ans, dans deux semaines ou dans deux minutes, ils seront à nouveau devant moi. En gros je ne veux (plus jamais) rien oublier et c’est pour cela que j’écris…
23 avril 2008 à 19:01
fred, vu votre age, il est évident que tous vos rêves sont devant vous. Votre réponse me rassure d’ailleurs !