Archive pour avril 2008

C’était au temps où…

Mercredi 23 avril 2008

- Moi : Demain je suis invité à l’expo sur l’Expo 58…
- Ma Mère : Ha oui ? C’est bien ça… tu es content ?
- Moi : Oui bien sûr, ça me changera !
- Ma Mère : …Moi je n’étais pas là en 58, j’étais au Congo…

Les commémorations sont habituellement des choses que j’aime. Cette année nous fêtons les cinquante ans d’un évènement qui a marqué la génération de mes parents : l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Mon Père avait onze ans à l’époque, ma Mère un peu moins. Si je dois citer ce que j’en connais, je parlerais de l’Atomium que je trouve personnellement hideux, du Heysel et du chocolat “Dessert 58” que je n’ai jamais su différencier du “Double Lait“. Le reste, je le connais par tradition ou par ma formation d’historien. Oui, c’était chouette l’Expo 58. Oui ça mérite bien un beau feu d’artifice cinquante ans après.

Mais voilà, dans toute cette histoire, quelque chose me rend triste. Radio, télévision et presse écrite s’évertuent à vanter l’évènement sur le même ton, celui de la nostalgie exacerbée. Je suis moi-même de nature nostalgique mais là c’est carrément déplaisant et les mots sont franchement durs à entendre. ”C’était au temps où les Belges étaient heureux“, “C’était au temps où les rêves étaient permis“. Et quoi ? On fait quoi maintenant ? Nous vivons une époque désenchantée ? Depuis dix, vingt, trente ans ?

Alors voilà, moi, Fred, le type qui peut faire un tour à 360 degrés en gardant les yeux derrière la tête, j’affirme que les rêves sont encore permis et que les Belges, s’ils le veulent, peuvent être heureux ! Je condamne cette recherche, conjuguée au passé, d’un bonheur de complaisance, facile et accesssible et cette nostalgie d’une belle époque révolue. Je parlais récemment à un ami de ma conception de la nostalgie et j’avais peine à trouver mes mots tant elle semble pour moi évidente. J’espère que ce blog et mes histoires qui fêteront bientôt leur premier année d’existence permettent d’éclaircir cette conception sans doute trop personnelle. La nostalgie, telle que je l’utilise, est l’instrument permettant de relier passé, présent et futur au moyen de sensations et d’émotions. En ce sens, elle me stimule plus qu’elle ne me rend triste.

Voilà, pour une fois j’ai parlé en “je” au présent… ça m’a fait un bien fou, merci ! Pour conclure, je ne vais quand même pas bouder l’actuelle effervescence et je terminerai par souhaiter un très heureux anniversaire à l’Atomium !

Le temps qui reste

Mardi 22 avril 2008

- Eux : Quel est votre prénom Monsieur ?
- Moi : Frédéric.
- Eux : Ha… nous avons déjà un Frédéric…
- Moi : Très bien… vous avez un Robert ?

Marc contemple souvent ses coupes et ses médailles. Elles sont de toutes formes, de toutes tailles et de toutes origines. Premier dans un championnat de natation en mille neuf cent nonante neuf, second dans un marathon trois ans plus tard. Quelques photos témoignent de ses victoires en football, à l’époque où il ne jurait que par les sports d’équipe. Handball, basket-Ball, tennis, il a tout essayé… Très bon dans son lycée, excellent à l’université, il décrocha diplôme sur diplôme. Curieux, intelligent, brillant, tout le monde s’accordait à dire que Marc était un exemple à suivre. Il inspira la fierté de ses parents, la reconnaissance de ses amis et l’admiration de sa première petite amie.

Elle s’appellait Julie, elle avait vingt-et-un ans lorsqu’il la rencontra. Elle était réservée et timide, belle et discrète. Elle l’avait croisé dans une de ces soirées étudiantes où l’on parle trop fort. Elle était adossée contre un mur et semblait s’ennuyer. Marc était là par hasard. Il avait suivi des amis et ne connaissait presque personne. Ils parlèrent quelques instants, s’échangèrent quelques politesses puis s’envoyèrent quelques attentions moins “délicates”. Il la rammena chez elle et l’histoire commença sous les draps, comme dans nonante neuf pourcent des cas. Julie ne fut pourtant pas une médaille ou une victoire comme les autres en dépit des circonstances crues et directes et de ces draps qui, le matin, puaient la sueur et l’alcool. Le magnétisme avait opéré. Le plus naturellement du monde ils restèrent cinq années ensemble. Dénué de romantisme et de sensiblerie, leur relation fut pourtant forte et fidèle. Il y avait un accord tacite et des règles non énoncées que chacun respectait inconsciemment. C’était une histoire naturelle, au sens biologique du terme, une histoire humaine…

Les années passant, Julie commença à se lasser de ce picotement dans le bas du ventre. Certes, c’était bien agréable et personne ne pouvait être aussi comblé qu’elle tant la compatibilité des corps et des sensations était parfaite. Elle voulait sans doute plus ou très certainement autre chose. La petite fille qu’elle était encore n’avait pas encore eu son vrai prince charmant. L’admiration à sens unique qu’elle éprouvait pour Marc lui devenait insupportable. Ils étaient tous les deux les objets d’un désir sans pareille mesure, les éléments d’une équation chimique qui allait crescendo, sans jamais vraiment virer ou changer d’état. Tout ça était trop simple, pas assez moderne. Elle du se résoudre à le quitter. Un matin d’automne, il lui rendit les clés de son appartement. Ils se séparèrent sur le pas de la porte. Julie était consciente de l’utilité de son caprice et Marc était frappé d’incompréhension. Tout deux reprirent leurs vies. Marc continua le sport et son job de commercial. Julie repris des cours en psychologie. Les jours, les mois, les saisons et les années passèrent…

Un soir d’été, à l’arrêt d’un bus, Julie reconnu la silhouette d’un homme qu’elle connaissait fort bien. Elle s’approcha du banc et son cœur s’emballa lorsqu’elle prononça en guise d’appel le prénom de Marc. Il l’a reconnu à la première syllabe et la machine infernale, éteinte depuis trop longtemps, se ralluma d’un seul coup. Comme au premier jour ils parlèrent peu. Julie, qui aurait tout fait pour ne pas tourner la manivelle se laissa emporter. Ils terminèrent dans des draps sombres, dans un trois pièces que Marc louait du côté de la gare. Elle tenta bien de lui parler et de le persuader mais Marc n’écoutait rien et le préservatif qu’elle lui avait suggéré tomba au pied du lit. “J’ai changé Julie… je sais que tu es célibataire, moi aussi… réessayons, je t’en supplie“. Elle se laissa charmer et refoula les quelques mots qu’elle aurait du lui dire avant, ceux-là même qu’elle avait découverts en ouvrant le courrier de l’hôpital, quelques semaines auparavant : “résultat… test HIV… positif“.

Le secret fut révélé quelques semaines plus tard. Des orages éclatèrent derrière la porte d’entrée du trois pièces de Marc. Plusieurs fois elle s’ouvrit et se referma mais, cette fois-ci, personne ne quitta l’appartement. Les paroles devinrent plus calmes et la colère se transforma en résignation. À la fin de l’été, ils prirent rendez-vous dans un cabinet médical. Ils s’y rendirent comme d’autres couples se rendent à l’église. Après avoir retiré les résultats au laboratoire, ils ouvrirent ensemble l’enveloppe. Les mêmes mots étaient inscrits : ”résultat… test HIV… positif“. Il les découvrit non sans douleur mais il se consola de ne pas les lire seul. Debouts sur la place de l’Hôtel de Ville, c’était le moment pour eux de modifier l’équation et de reconnaître un nouveau sens à leur relation. Il fixèrent ensemble l’horloge de la tour communale et, les yeux grands ouverts, ils jugèrent du temps qui restait et de ce qu’ils allaient en faire.

“Je” et “Il”

Lundi 21 avril 2008

- Mon père : Comment peux-tu te mettre dans des états pareils !?
- Moi : Mais oui, c’est insupportable et malheureux !
- Mon père : Mais enfin, regarde, la vie est belle !
- Moi (en criant) : Mais bien sûr que la vie est belle !

Il y a quelques années, je vivais encore sur les ruines d’un passé explosé, balayé par des séismes et des tempêtes. Sur la scène d’une vie que je jugeais modeste, les débris et les restes d’un décor en carton brûlaient encore. Ce décorum, nous l’avions construit ensemble, ma famille et moi. Nous avions monté des planches pour servir de table et retourner des sauts pour nous asseoir. Nous avions pendu des draps pour s’isoler du froid. Nous y avions accroché des dessins et des photos pour les rendre beaux. Puis un jour, nous sommes devenus fous. Une folie de circonstance, certes, mais une folie tout de même. Nous avons crié si fort que le vent s’est levé. Nous avons tapé du pied si brutalement que le sol s’est crevassé. Les flammes ont jailli et l’eau s’est abattue sur ce royaume que mes parents avaient batti pendant plus de cinquante ans et auquel j’avais pris part pendant vingts années.

Je me suis réveillé un matin les yeux embués. Autours de moi, tout était ruine et désordre. Mes parents étaient debout. Ils se hataient à reconstruire. Ils n’étaient pas heureux mais ils s’en foutaient. Il y avait d’autres priorités. Moi je tenais à peine sur mes genoux. Un pas en avant et je basculais. J’étais minable et misérable. J’avais la nausée et je tremblais de peur. Plus rien, dans ce chaos, ne m’était familié. Sur les arbres dénudés, quelques photos s’étaient empallées aux branches. Les couleurs avaient jauni et les visages étaient arrachés. Ces photographies puaient le vinaigre à plein nez, comme tout le reste d’ailleur. J’interrogeais ma mère sur la situation mais elle ne répondait qu’à moitié. Elle n’a jamais vraiment été bavarde et Papa non plus. Mes frères étaient assis plus loin. Ils regardaient leurs pieds d’un air désolé. Aucun de nous ne parlions. Il régnait un lourd silence brisé de temps en temps par le vacarme d’un mur qui ne s’était pas encore effondré.

Je contemplais ce désordre avec un air de plus en plus cynique, partagé entre la honte, la pitié, la tristesse et l’euphorie. Rapidement, je me dis que tout cela tombait bien. Après tout, pour être logique avec moi même, la situation respectait les principes que je m’étais toujours imposé, ceux d’éffacer et de recommencer. Je me suis alors tourné vers l’arrière, là où les planches rejoignent l’obscurité et où l’atmosphère se teint de reflets mauves. Devant moi s’allongeait une unique perspective qui disparaissait à l’infini. J’étais seul, seul avec Romain. Lui souriait toujours bêtement. Il m’énervait. Il me tendit la main en disant : “Allez gars, bouge un peu ! Je vais te montrer un truc… tu vas voir, on va s’marrer“. J’ai mis un pied devant l’autre et j’ai disparu derrière le rideau. J’allais vivre pendant quelques années l’expérience la plus déstabilisante. Certains auraient jugé mon comportement destructeur. Avec le recul, j’en tire aujourd’hui de bien belles leçons.

J’ai entérré au pied d’un arbre une petite boîte dans laquelle j’ai déposé “Je”. Il était en sécurité sous la terre et personne ne pouvait le trouver. J’ai conjugué ma vie à la troisième personne du singulier en attendant que Romain me mène à l’endroit qu’il m’avait indiqué. Il me devançait et peignait en noir chaque vitre et chaque mirroir que nous croisions. il agitait devant moi des mots et des images qui devenaient une ralité, notre réalité. Nous avons marché ensemble dans l’obscurité. Avec les minutes, les heures, les jours et les mois qui passaient, Romain devenait mon guide. Mes parents, mes frères, les ruines et les photos jaunies étaient derrière nous. “Il” dictait la vie et les pas d’un “je” qui n’existait plus.