Archive pour mars 2008

The arty and the geek

Jeudi 27 mars 2008
- Elle : Non mais il y a pire qu’un geek, non !?
- Moi : Hein, quoi ? Un nerd ?
- Elle : Oui c’est ça ! C’est la même chose qu’un geek ?
- Moi : Non non ! Un geek c’est sexy…

Charlotte habite rue des roses numéro un. La fenêtre de sa chambre se trouve juste en face de celle de Gérald qui, lui, demeure au numéro deux. Charlotte et Gérald ne se connaissaient pas il y a quelques mois. Ils se regardaient parfois à travers leurs rideaux mais toujours se rataient lorsqu’ils sortaient de chez eux. Ces deux là ont des vies forts différentes et des horaires bien dissonants. Gérald travaille chez lui. Le jour ne commence pas pour lui avant onze heures. Charlotte est étudiante en photographie. Ses cours l’obligent à être prête pour huit heures. Si Gérald n’a pas du matériel à aller chercher pour un client, il ne sort de chez lui que pour faire quelques courses, parce qu’il doit bien manger de temps en temps. Charlotte déteste traîner dans ses pantoufles. Elle repasse après ses cours dans les marchés ou dans les fripes, elle flâne aux terrasses des cafés en été ou parfois s’assied quelques heures sur un banc pour lire le dernier roman qu’elle a acheté chez le bouquiniste. Aucun des deux ne sait de quoi sera fait l’avenir. Gérald voit le futur de manière très pratique et Charlotte l’envisage très romantique.

Charlotte s’est installée à la rue des roses il y a quelques mois. Malgré ses efforts, elle n’a pu sympathiser avec aucun des voisins. C’est pourtant avec entrain qu’elle crie “bonjour” lorsqu’elle croise l’un ou l’autre des habitants de l’immeuble, mais ses salutations restent toujours sans réponse. Il y a cette dame au premier, aigrie et légèrement parano, qui attend patiemment que les communs soient innocupés avant de sortir de chez elle. Il y ce couple d’italiens au rez-de-chaussée, trop occupé à contempler leurs enfants pour dire “buongiorno” à qui que ce soit. Il y a ces gens qui vivent à quelques mètres de chez elle et qu’elle ne connaît pas.

Gérald vit dans son trois pièces depuis quelques années déjà. Il n’a jamais vraiment amménagé ses quarante mètres carrés. Son appartement ressemble au plateau d’un service après-vente. Des ordinateurs éventrés sont à même le sol et une forte odeur de carton d’emballage et de frigolite traîne dans l’air. Par timidité, il n’a jamais parlé aux voisins sauf pour échanger quelques politesses. Le matelas qui lui sert de lit est posé devant la fenêtre. Un soir, avant d’aller dormir, il fut intrigué par cet appartement de l’autre côté de la rue. Ses fenêtres étaient dépourvues de rideaux et il y voyait très distinctement les murs couleur aubergine sur lesquels des photos étaient accrochées. Devant la vitre, Charlotte dansait sans pudeur. Elle avait l’air heureuse. Elle portait un pantalon en toile et un chemisier assez ample. Elle avait sur la tête un foulard et des boucles brunes qui partaient un peu dans tous les sens. Gérald fut bien embarassé lorsque le regard de la jeune fille croisa le sien. Il sentit alors ses jambes se dérober sous lui et s’effondra sur son lit.

Depuis ce jour, cet inconnu qui l’observait de sa fenêtre plaisait à Charlotte. Elle le voyait sortir de chez lui de temps en temps. Elle aimait son jeans tombant et ses baskets non lacées, ses tee-shirt bariollés et ses sweats à capuche. Elle le trouvait touchant et sa tête pleine d’épis l’amusait. Elle l’observait lorsqu’il réchauffait des conserves de raviolis en démontant et remontant des tours d’ordinateurs. Leurs rendez-vous maladroits par fenêtres interposées deveniaent de plus en plus fréquents. À chaque croisement de regard, Gérald baissait les yeux et, aussitôt que Charlotte avait détourné les siens, il revenait chercher, en vain, l’attention de la jeune fille. Ce petit jeu leur plaisait à tous les deux.

Un matin de mai, Charlotte passa la vitesse supérieure. Il était neuf heures cinquante et elle savait pertinement que son geek dormait encore. Elle se mit à la fenêtre et respira un grand coup. L’air était doux et pas un nuage n’assombrissait l’horizon. Elle contempla un instant le ciel. Des ailes lui poussaient dans le dos. Elle rassembla ses forces et, en gonflant les poumons, cria : “Bonjour Voisin ! Comment allez-vous mon voisin !?“. De l’autre côté de la rue, gérald sorti la tête de son oreiller. Au deuxième appel, il bondit à la fenêtre. Il était en pyjama, les yeux gonflés et les cheveux ébouriffés. Elle lui sourit puis continua : “Et bien Voisin !? Répondez-moi !“. Gérald, confu, répondit timidement : ”Heu… bonjour Voisine…“. Charlotte, directive et motivée, continua en disant : ”Plus fort Voisin ! Je ne vous entends pas !“. Le jeune garçon eu soudain l’air amusé. Il se redressa, gonfla le torse et de toutes ses forces hurla : “Bonjour Voisine ! Je vais bien et Vous !?“. Tous deux restèrent à se regarder puis au même instant éclatèrent de rire. À partir de ce jour, ils n’étaient plus l’un pour l’autre des inconnus. Depuis ce matin là, ils déjeunent parfois ensemble. Il l’appelle tendrement “Charlie” et elle le nomme affectueusement “Gégé”.

Sous une couverture

Mercredi 19 mars 2008
- Moi : Je ne sais pas ce que j’ai, je suis très fatigué…
- Elle : Humhum… et vous dormez beaucoup ?
- Moi : Heu, oui, énormément…
- Elle : Bien… avez-vous des amis ?

C’était un petit studio, bien situé, sur une grande avenue, propre et mignon. C’était au quatrième étage d’un grand immeuble à appartement. Il y avait un couloir à l’entrée qui dispersait sur la gauche la salle de bain et la cuisine et qui aboutissait à une salle de séjour assez spacieuse pour accueillir mon lit, une table et quatre chaises. Au sol, on venait de placer un revêtement caoutchouteux imitation plancher. Ce n’était pas forcément beau mais c’était pratique à nettoyer. Le mur arrière était percé d’une large fenêtre qui donnait sur les jardins. C’était chaud en hiver et calme en été. C’était le genre d’endroit dans lequel n’importe quel jeune de vingt ans aurait aimer vivre.

Puzzle

J’avais dix-neuf ans quand je suis arrivé là. C’était en juillet dix-neuf cents nonante neuf. Avant cela, j’avais passé quelques semaines chez mes parents, dans leur nouvelle maison, en attendant que l’appartement se libère. Ce furent les pires semaines de ma vie, des heures à les entendre se disputer et parfois en venir aux mains. Mes amis me téléphonaient pour me dire qu’ils faisaient la fête. C’était la fin de l’année académique. Ils étaient probablement saouls tous les soirs. Pour me changer les idées, je jouais à Sim City sur mon portable tout pourri. Ça me distrayait une heure ou deux puis je supprimais tout. Au final, ça ne faisait rien avancer. Je tournais en boucle, comme un programme bugué. Le premier juillet je me suis retrouvé seul dans ce quarante-cinq mètres carrés. J’aurais du être heureux de cette situation mais j’étais un peu largué dans ces murs nouvellement peints. J’aimais pourtant bien cette salle de bain toute rose…

Les premiers mois ne furent pas les plus terrribles. En septembre, les cours reprenaient et j’oubliais un peu mon mal être. J’essayais de ne pas rentrer trop tôt chez moi pour ne pas être seul. Je m’efforçais à travailler sur mon mémoire mais j’avais un mal de chien à me concentrer. La plupart du temps, je retournais chez moi sans avoir réellement avancé. Je me préparais quelque chose à manger puis je passais la soirée devant la télévision à faire défiler les trois chaînes que mon antenne recevait péniblement. Je terminais sous une couverture, dans mon lit, en boule, jusqu’au lendemain matin. Les mois passèrent et les séjours sous la couette devinrent de plus en plus longs. Je me réveillait à dix heures, puis à onze, midi, treize heures. Je me traînais jusqu’à la douche puis je partais pour les cours. Arrivé à l’université, je restais cinq minutes dans l’auditoire puis je sortais. Je glandais un instant sur le campus, espérant trouver un truc intéressant à faire mais je finissais toujours par rentrer chez moi. Les soirées étaient de plus en plus courtes et le soleil était encore parfois haut dans le ciel quand je rejoignais mon lit. Il y avait désormais un monde sous cette couverture, plus rassurant, moins contraignant. Le sommeil devenait une drogue, l’accoutumance était irrésistible. Pendant presque un an, j’ai dormi la majeure partie de mon temps. C’était dingue…

Je ne peux toujours pas expliquer ce qui s’est passé à cette époque. Une dépression nerveuse, une crise d’identité ? Certainement un peu des deux. C’était un mal être profond, sans réel remède. La douleur était insupportable et le sommeil donnait un semblant de mieux. L’anesthésiant fonctionnait à merveille. Le temps glissait sur moi et je ne ressentais pas les écorchures qu’il laissait sur mon corps et sur mon esprit. Avec le recul, il y eu pourtant du positif à cette période. Petit à petit mon lit devenait un sanctuaire et une révolution naissait sous les couvertures. Je m’enfermais dans cette espèce de chambre de réflexion et, inconsciemment, je planifiais ce qui allait être le plus grand boulversement de ma vie. Il me fallait un nouvel élan, une base pour écrire ma vie sur un autre ton. C’est à cette époque que le scénario s’élabora et que naissèrent les personnages d’une seconde vie. Je voulais rester caché et garder mes secrets mais j’avais toutefois le besoin d’exprimer les choses d’une autre manière, par une autre voie et sous un autre nom. Ce n’était pas vraiment un mensonge mais une projection dans un monde idéal dans lequel j’apprenais à vivre par procuration. C’est dans ces circonstances que naquit mon alter ego, dans cet appartement, sous une couverture, à l’époque la plus difficile de ma vie. Il avait l’apparence de ce que j’aurais du être et possédait le caractère jovial que j’avais tant de mal à exprimer. Il était drôle, timide et optimiste. Il s’appellait Romain.

Je passais encore quelques week-end chez mes parents mais j’y allais souvent avec des pieds de plomb. Je ne me montrais pas très reconnaissant de l’effort qu’ils faisaient pour me supporter. Un dimanche, entre une crise de colère et un excès de bonne humeur, je découvris une publicité à l’arrière d’un magazine : “Pour la signature d’un contrat de vingt-quatre mois, Wanadoo vous offre l’installation de votre connexion internet et trois mois gratuits“. À la même époque, Belgacom offrait l’ouverture des lignes fixes. Je ne réfléchis qu’un instant et je conclus qu’un accès internet m’éloignerait peut être pour quelques temps de mon lit. Romain était d’accord avec moi…

Gabriel

Mardi 11 mars 2008

- Lui : Je ne vois pas ce que tu trouves à ces objets.
- Moi : Ben je ne sais pas, c’est beau !
- Lui : Mais en quoi un réverbère est-il beau ?
- Moi : Ben la forme ! Et puis ça fait de la lumière aussi.

Gabriel n’a pas eu une vie facile. Il n’a jamais connu son père. Sa mère, quant à elle, était complètement folle. Toute la journée, assise aux arrêts des bus, elle déballait des kilomètres de répliques plus ou moins bien tournées, tantôt théâtrales, tantôt carrément vulgaires. Gabriel a grandi seul, dans la rue, entouré d’air et de silence. Ses vêtements ont grandi avec lui. Ce même pantalon beige depuis dix ans, ce même pull vert usé aux coudes. Gabriel ne peut et ne veut pas s’imaginer autrement.

Assez grand, de corpulence maigre, son apparence est des plus inhabituelles. Ses longs bras pendent à l’extrémité de ses étroites épaules. Sous celles-ci se déroule un long torse surplombant deux courtes jambes posées sur deux gigantesques pieds. Tout chez lui semble démesuré, de ses cheveux beaucoup trop bouclés à ses yeux exagérément petits. Son visage osseux et angulaire est fendu par une large bouche entourée de lèvres presque transparentes. Sa peau, malgré les intempéries et l’air pollué de la ville, semble toujours nette et propre. Il a le teint clair, parfois rosé au-dessus des joues. Malgré ces évidentes disproportions, il est loin d’être laid. Il y a quelque chose d’harmonieux dans sa physionomie, un joyeux désordre, une forme de beauté asymétrique. Quand il était petit, Gabriel parlait peu. Les années n’ont fait que renforcer ce trait de caractère. Il se contente de gestes pour exprimer l’accord et le désaccord et les mots lui servent presque uniquement aux formules de politesse. Il n’a de toute manière aucune sociabilité et le langage n’est pour lui qu’utilitaire. Il n’a pas d’ami. Tout au plus, il reconnaît des gens dans la rue, ceux qu’il croise souvent, aux mêmes endroits et aux mêmes heures. Ils font parti ainsi de son monde et ça lui suffit amplement.

Pendant plusieurs années, Gabriel a airé dans les rues. Il gagnait sa vie en faisant des petits boulots, des tâches qui ne demandaient pas l’usage de la parole, sortir les chiens des vieilles dames, faire leurs courses, leur rendre service. En général, elles le trouvaient gentil et serviable, et c’est bien volontier qu’elles l’invitaient à leurs tables et lui offraient l’hospitalité. Gabriel acceptait parfois, surtout en hiver. Il ne voulait pas déranger. En été, il préférait dormir dehors, à la belle étoile, sur un banc, et surtout, sous un réverbère. Il passait des heures à les regarder, à les contempler. Avec le temps, il en avait appris tous les modèles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il pouvait les situer, juger de leurs états et de leurs luminosités. À la nuit tombée, il escaladait parfois discretement les pieds de bronze pour redonner l’éclat aux parois de verre que le temps et la pollution rendaient ternes. C’était une obsession. Il ne pouvait expliquer cet amour qu’il portait aux réverbères. Il aimait leurs formes, leurs matières, leurs présences dans les rues, leurs places dans la ville.

Un soir d’hiver, alors qu’il s’improvisait électricien au service d’un luminaire qui avait rendu l’âme, sa concentration fut détournée par les phares d’une camionnette qui avait surgi derrière lui. Il n’avait pas osé se retourner mais il perçut que deux hommes étaient descendus du véhicule et s’étaient positionnés de part et d’autre. Terrifié, il continuait à fixer le pied de bronze. Il entendit le bruit d’une portière et les pas d’un troisième homme s’approcher. “Bonjour mon garçon… comment t’appelles-tu ?“. Gabriel, en tremblant, se retourna lentement. Il perçu l’ombre d’un homme assez petit mais imposant, aussi large que haut. “Comment t’appelles-tu ? N’aie pas peur, réponds-moi…“. L’homme fit un pas en avant et sorti de l’ombre. Il était vêtu d’un costume trois pièces, parfaitement coupé, rehaussé d’une cravate bordeaux d’une extrême finesse. “Tu aimes les réverbères n’est-ce pas ?“. Gabriel avait la bouche qui tremblait. Il réussit tout de même à sortir quelques mots. “Oui Monsieur… j’aime les réverbères… et… je m’appelle Gabriel“. Le gros Monsieur semblait heureux. Il lui souriait. “Bien, bien, excellent même !“. Il s’approcha soudain plus rapidement. La main tendue, il saisit celle de Gabriel et lui dit : “Et bien Gabriel ? Enchanté ! Vois-tu ces réverbères ? Ils sont tous à moi !“. Le jeune garçon redoubla de craintes. “Oui Monsieur, excusez-moi… je ne voulais pas…“. L’homme rond éclata d’un rire gras qui laissa sur son visage un large sourire. “Ne t’inquiète pas, je ne suis pas venu te tirer les oreilles, non, non…“. L’homme devint ensuite plus sérieux. Il fixa Gabriel un instant avant de lui dire avec une certaine tendresse : “Dis-moi Gabriel ? Voudrais-tu travailler pour moi ?“.