Archive pour février 2008

In between

Jeudi 28 février 2008

- Ma Mère : Tu sais, il faut jamais trop se faire remarquer…
- Moi : Ha oui !? Et quoi ? Faut juste fermer sa gueule alors !?
- Ma Mère : Non, non, mais il faut juste être comme tout le monde.
- Moi : Mouais, être comme tout le monde, moyen quoi !

Préférez-vous les films d’aventures ou les histoires d’amour ?“.

J’ai été contacté la semaine dernière par une agence de recrutement. Ils avaient trouvé mon CV sur un site d’emploi et ils l’avaient jugé potentiellement intéressant. J’ai donc passé l’entrevue mercredi dernier et j’en suis sorti assez retourné. Je m’attendais à la plupart des questions, là n’est pas le problème. L’entretien s’est relativement bien passé même si, pour diverses raisons, il n’a abouti sur rien de concret. Il m’a rassuré et m’a étonné, car, pour la première fois, j’ai entendu de la bouche de quelqu’un d’autre ce que je pense de moi depuis des années.

Avez-vous une crainte ou une avertion pour les insectes et les araignées ?“.

J’ai toujours été sceptique aux tests de personnalité et aux gens qui se disent “chasseur de têtes”. Il semblerait qu’ils soient en fait tout ce qu’il y a de plus honnête. Leurs “patients”, eux, peuvent se montrer menteurs ou manipulateurs, mais l’intention première, celle d’évaluer la personnalité professionnelle d’un individu n’est finalement pas bien méchante. J’ai donc choisi l’honnêteté et la franchise pour cette expérience et je ne le regrette pas. J’ai beaucoup ri mardi dernier lorsque j’ai consciencieusement rempli le questionnaire de trois cents questions destiné à dresser mon profil psychologique. À priori, rien de bien marquant. Quelques questions sur mes goûts personnels, sur ma sensibilité. Je rigolais doucement et me demandais comment ils arriveraient, sur base de ces questions idiotes, à me mettre dans une petite case. Et pourtant…

Supportez-vous la vue des ongles sales ou les odeurs de sueur ?

On est bien peu de chose. Soumis à l’analyse, on est encore moins. Après m’avoir demandé mon avis sur ma personnalité, mes qualités et mes défauts, elle me sourit et me présenta un petit graphique imprimé, un carré de neuf sur neuf sur lequel trois colonnes étaient mises en évidence délimitant des zones grisées, tantôt à gauche, tantôt à droite, parfois au milieu. Elle me jugea ouvert et volontaire mais parfois distrait et inquiet. Sérieux quand il le faut, peu social au premier contact mais très humain par la suite. Elle m’annonça que j’avais très certainement des problèmes avec les deadlines et avec le fait de dire “non” et que, pour moi, la limite entre vie privée et soucis professionnels était très floue. Enfin, elle me confia que travailler avec moi devait être un plaisir en raison d’un profil tolérant et très humain, sensible et courageux. “Vous êtes un romantique ?“. Probablement…

C’est incroyable comme on peut se faire réduire à une figure de neuf sur neuf et comment celle-ci peut vous renvoyer l’image exacte que l’on se fait de soi. Je n’y croyais pas trop. Me voilà percé. J’ai des extrèmes dans la zone des sentiments à gauche du tableau. On y trouve un peu trop de gris. La colonne de droite est presque vide et c’est tant mieux car je n’ai pas les dents longues, j’aime les gens et je les respecte. Peut-être devrais-je songer à me modérer pour sagement revenir au centre. Un employeur privilégie l’engagement d’une personne moyenne, ni trop à gauche, ni trop à droite. Plus largement, si je pouvais me sentir bien dans ce juste milieu, éclipser parfois mes sentiments, suivre la voie de la raison, je serais peut-être plus heureux.

Je ne sais pas…

Les bancs

Jeudi 14 février 2008

- Moi : Et le trou alors, il sert à quoi ?
- Elle : Et bien le trou, autrefois, c’était pour mettre l’encre.
- Moi : Hein ? Mais, il est pas fermé le trou, ça devait couler !?
- Elle : Mais idiot ! L’encre se mettait dans un pot et le pot dans le trou !

Après de nombreuses hésitations et quelques maladresses, Hubert accepta de faire entrer Matisse. Cette décision fit enrager son épouse Muriel qui frappa le sol du pied en se levant du divan. “Heu, chérie, veux-tu bien faire du café pour Matisse s’il-te-plaît ?“. Ces mots enflammèrent Muriel. “Oui, et puis si tu veux je vais à l’hôtel aussi !“. Hubert baissa les yeux. Il réfléchit un instant, puis, en prenant Matisse par le bras, ils sortirent tous les deux de la maison. Après tout il ne faisait pas si froid, Hubert pouvait bien entendre ce que Matisse avait à lui raconter à l’extérieur, assis sur un banc.

Bancs

À l’instant même où Hubert posa ses fesses sur ces trois planches qui s’abîmaient à quelques mètres de sa maison, un frisson lui parcouru l’échine. Il était venu ici des centaines de fois avec son fils Nicolas. De ce banc, il l’avait vu grandir, en l’aimant, en le chérissant, en le grondant parfois. Sur ce même banc, il avait pris la décision avec Muriel de faire construire une maison sur un terrain encore vide à l’époque. Ce soir là, c’était avec un vieil ami qu’il s’y asseyait et, avec lui, dans sa mémoire, des milliers d’autres bancs renaissaient. Il y avait celui en plastique rouge sur lequel il grimpait du haut de ses trois ans. Celui-ci avait les pieds mordillés par son chien Jacky, un horrible caniche de couleur abricot. Il y avait un banc déjà plus haut qu’il escaladait tant qu’il pouvait et sur lequel il se dressait fièrement malgré les remontrances craintives de sa mère. Il y avait les bancs de l’école qui s’ouvraient par le haut et sur lesquels était percés des orifices pour accueillir les encriers. Ces objets anodins lui semblaient soudain devenir les pierres d’angle de sa vie, les obstacles affrontés et les batailles gagnées.

Matisse lui raconta comment lui même avait développé une affinité avec les planches publiques. Cela faisait dix ans qu’il avait terminé ses études au conservatoire. Il y était entré malgré l’avis négatif de ses parents qui l’auraient bien vu fonctionnaire derrière un bureau. Matisse voulait vivre pour sa passion et mener sa vie en musique. Il aurait tout donné pour réaliser son rêve. Il ne croyait pas si bien dire. Après avoir été employé aux percussions de l’orchestre d’un petit opéra de quartier, il décida d’en devenir patron. L’opéra en question battait de l’aile et menaçait de fermeture. Il en racheta les installations pour une bouchée de pain et entama les rénovation. Matisse rêvait, Matisse voyait grand. Il injecta dans son projet toutes ses économies et celles de quelques amis musiciens. Il persuada les banquiers habituellement craintifs aux entreprises culturelles trop ambitieuses. Il rénova le théâtre de la manière la plus éclatante et les premières représentations furent triomphales. Matisse, grand joueur de flûte, avait su charmer le public et les investisseurs et son opéra semblait en bonne voie pour la postérité. Malheureusement, rien n’est définitif dans le quartier des artistes où la puissance des émotions égale celle des armes. Matisse se pris d’amour pour une jeune actrice promise à un puissant comédien, une fille aux cheveux d’ange et à la voix sucrée. Il l’aima en secret pendant deux années avant que n’éclate au grand jour leur relation. La réaction du riche comédien ne se fit pas attendre. Il joua de ses influences et de sa notoriété pour couler Matisse qui, aveuglé par l’amour, se laissa trop facilement piégé. Un malencontreux accident tua en pleine représentation son plus valeureux comédien. Matisse fut jugé responsable et le rideau retomba définitivement. “Un sacré coup de théâtre“, c’est en ces termes qu’il parle ironiquement de son échec. Depuis, Matisse aire là où il peut être, en été au bord du canal, en hiver dans les foyers, quand un lit se libère.

Hubert écouta la vie de son ami Matisse mais son esprit était ailleurs. Il avait toujours des bancs en tête, ceux de sa jeunesse et ceux de son adolescence. Avec le temps, dans son quartier, les planches de bois avaient été remplacées par des sièges en PVC verts ou bleus. Le vent y déposait de la poussière et de la terre qui salissaient les pantalons. Ils étaient froids et parfois imprégnés d’une odeur repoussante. C’est sur ces bouts de plastique qu’Hubert eu ses premiers émois. La main sous un chemisier, la douceur et la chaleureuse fraicheur d’un sain qui naît, autant de sensations qu’il n’avait pas oublié. C’est sur un de ses bancs qu’il embrassa Muriel. Ils étaient tous les deux saouls. C’est sur un de ces bancs qu’ils se disputèrent et presque se séparèrent le jour où il envisagea de lui passer la bague au doigt.

Hubert ? hubert !“. Il retomba sur terre aux appels de Matisse. “Tu m’écoutes !?“. Hubert fit un signe de la tête pour lui confirmer son attention. Matisse lui parlait à présent de René. Il l’avait revu récemment et il ne semblait pas en grande forme. Il comprit que quelque chose ne tournait pas rond. Il saisit une histoire de double vie, de refoulement et de torture psychologique. Il ne fit pas fort attention à tout ça. Ça ne lui semblait pas bien grave et, à son avis, ça ne justifiait pas le dérangement de sa famille en cette soirée d’automne. Matisse s’indigna de ce manque de compassion. Il se leva et tendit à Hubert une lettre froissée. Il en parcouru les quelques paragraphes puis se redressa et rendit le papier à Matisse. “Je ne peux rien faire pour René, cette lettre t’est adressée… je vais rentrer chez moi. Excuse-moi, j’ai une famille, ma femme et mon fils m’attendent“. René resta planté dans cette pleine de jeux pendant qu’Hubert regagnait son habitation. En avançant, il se pencha pour gratter sa cheville. Il avait l’impression que des fourmis lui grimpaient le long des jambes, comme quand il était enfant et qu’en jouant il dérangeait les fourmilières aux pieds des bancs publics.

Il aime les gens

Vendredi 1 février 2008

Moi : C’est un peu par hasard que j’ai vu ton affiche…
Lui : Oui on m’a beaucoup parlé de l’affiche à Saint-Gery !
Moi : Oui, c’était dans un restaurant viet…
Elle : Oui ! C’était même dans les toilettes d’un resto viet !

Son premier album s’appelle “I Like People“. Je l’ai découvert par hasard, sur une affiche, dans les toilettes d’un restaurant. Lui c’est Dan, il a le même âge que moi et on se “connaît” depuis relativement longtemps. Si je mets le verbe connaître entre guillemets c’est juste parce que c’est pas si évident que ça. Dan et moi étions dans la même école et, parfois, dans la même classe. Tout d’abord en sixième primaire puis en deuxième secondaire. On se parlait de temps en temps, mais sans plus. Il y a quelques mois, il m’a reconnu à la terrasse du café pour lequel il travaille. J’ai été fort étonné qu’il se souvienne de mon nom. Avec le recul, ça m’a vraiment fait plaisir de le recroiser.

Ce soir il donne un concert. Il fait de la musique depuis un petit temps déjà. Je suis avec une amie qui a bien voulu m’accompagner. On a mangé un bout juste avant. Pour ma part c’était un vol-au-vent un peu trop sec. Ca m’a donné un hoquet monumental qui a fait sourire toute la salle. Le concert est à vingt heures. On arrive à vingt heures trente. Dan nous accueille par des salutations, des remerciements et un large sourire. J’ai l’impression qu’il est un peu pété. Peu importe, il doit être content. Son premier album est sorti vendredi dernier. Mon amie et moi trouvons une table libre. On parle de choses et d’autres, on discute, on échange des idées et on se comprend parfois. Je suis heureux de la relation que j’ai pu développer avec elle depuis quelques mois. Autrefois, elle me prenait pour le type le plus dépressif au monde. Je suis content de lui avoir montré l’autre face de mon caractère. La salle se rempli petit à petit. Je prends une bière et elle un verre de vin rouge.

Le concert débute vers vingt et une heures. C’est un concert accoustique. Ca sonne bien, c’est agréable. D’habitude je n’aime pas trop ce genre de musique. Là j’apprécie. Les textes en anglais sont simples mais bien tournés. Dan sourit en chantant, c’est assez charmant. J’aurais cru, vu les thèmes de ses chansons, qu’il chanterait la larme à l’oeil. Il n’en est rien et cet étonnant contraste et plutôt plaisant. En l’écoutant, des idées me viennent à l’esprit. J’ai devant moi un type qui vit sa passion et ses rêves. Un jour il s’est dit “je veux faire de la musique” et il en fait. Un matin il a eu l’envie de sortir un album et il l’a fait. Je me dis que je suis bien loin de tout ça à rester bloquer sur mes envies. C’est tellement plus réconfortant de se dire qu’il reste des choses à faire. Je dois arrêter de préférer le conditionnel au futur. Je veux donc je ferai, voilà l’esprit ! Ce concert, en plus de me faire découvrir l’univers de Dan Miller, me rappelle l’impérieuse nécessité de m’atteler à devenir ce que je veux être. Si Dan le fait, pourquoi pas moi ?

Ils enchaînent les morceaux et clôturent par une reprise de “Breathe Me” de Sia, une chanson triste que j’aime beaucoup. Elle me rappelle la série Six Feet Under et son émouvant dénouement. Un ultime épisode qui m’a marqué, presque blessé. Je m’étonne d’être devenu si sentimental. C’est dingue tout de même, moi qui ai caché mes émotions pendant si longtemps. Après tout, pourquoi ne le serais-je pas ? Mon amie a visiblement apprécié le concert et je pense qu’elle a passé une bonne soirée. C’est tant mieux. Pas une seule seconde je n’ai craint qu’elle s’ennuie. Sur ce point j’ai beaucoup évolué. On quitte la petite salle à vingt-deux heures, direction le métro. Mon amie doit descendre Porte de Halle. Je la quitte un arrêt plus tôt en oubliant de lui rendre le cahier et les quelques photocopies qu’elle avait laissés dans mon sac. Il faudra qu’on s’arrange. J’ai un bon kilomètre de la place Louise jusque chez moi. Je vais un peu marcher. Je mets mes écouteurs et j’allume l’iPod. Il commence un peu à pleuvoir mais ça ne vaut pas la peine de courir pour ça. Je dois réfléchir. J’ai tellement de choses à faire…

L’album “I Like People” de Dan Miller est sorti depuis le 25 janvier 2008. Écoutez et regardez-le à l’adresse www.danmiller.be.