Archive pour décembre 2007

Human

Mardi 18 décembre 2007
Ma Mère : Frédéric, j’ai envie de faire un sapin cette année…
Moi : Ben oui, c’est une bonne idée.
Ma Mère : Ok, tu vas le chercher cette après-midi alors !?
Moi : …

Il fait un froid peu banal. Je n’ai pas l’habitude de me plaindre des températures basses mais cette année c’est différent. Je ne supporte plus vraiment ce vent qui pique. J’ai les yeux humides et la peau irritée, les mains et les pieds engourdis. Je manque de sommeil, je tombe de fatigue. C’est certain, tout ça est psychologique.

Dans la famille, l’hiver ne nous a jamais réussi, et encore moins les fêtes de fin d’année. Pour ma mère, qui a de temps en temps des accès de niaiserie et d’innocence un peu infantile, c’était l’occasion de manifester un optimisme démesuré. S’il y avait un jour où elle croyait en l’Homme et en sa bonté, c’était bien le vingt-quatre ou le trente et un décembre. On ne pouvait pas le lui repprocher, c’était tellement touchant. Elle se faisait du mal pour rien et je pense qu’elle en était consciente. Elle est comme ça Maman.

Quand je vivais chez mes parents, je ne passais pas mon temps à écrire devant un écran d’ordinateur. Je ne couchais rien sur papier mais je pensais beaucoup. J’imaginais des histoires de réverbères, une ville que j’appellais la “cité des oiseaux“, une légende que j’aurais bien vu modernisée et que j’aurais nommée “Par-Ys”. C’est incroyable ce qui se passait dans mon cerveau à cette époque qui, paradoxalement, était l’une des plus sombres de ma vie. Je passais mes journées de vacance à lire mes cours dans ce salon en cuir vert que mes parents avaient payés une fortune et que je détestais. J’étais fier de ce sapin que j’avais traîné sur trois cent mètres depuis la boutique du fleuriste. Il m’avait meurtri les mains et démoli le dos mais Maman était contente. Nous l’avions décoré ensemble. Nous avions un peu ri et beaucoup pleuré. Nous savions elle et moi que tout cela n’allait plus durer. La famille s’éparpillait et nous ne pouvions plus rien y faire. Nous tentions de nous raccrocher à ces repères un peu “commerciaux”, Noël et la nouvelle année, ces époques où nous voudrions croire, espérer et changer. “Faisons un sapin” !!! Elle criait cette phrase comme un couple à la dérive se chuchoterait “faisons l’amour“.

Plus de dix ans après je suis toute la journée dans un bureau entre quatre murs de beton. Dans mon trente-cinq mètres carrés qui me sert de chez-moi, l’odeur du sapin ne m’agresse plus les yeux. Ce soir il n’y aura personne lorsque je rentrerai. Eux sont à Hastière, lui est à Stockholm, lui est depuis peu de temps à Gembloux. On se téléphone de temps en temps, où on s’écrit sur MSN. Je ne me rends même plus compte de cette situation. Tout ça me paraît finalement normal. Je deviens froid, je ne ressens plus grand chose. On dit que celui qui n’utlise plus ses sens les perd progressivement. C’est sans doute vrai. Cette douleur indolore est ce qui me caractérise aujourd’hui. Elle ne me dérange pas souvent, elle m’amuse parfois. Je rigole de moi quand je repasse mes chemises à deux heures trente du matin, en écoutant de la musique et en chantant uniquement les dernières syllabes de chaque couplet. Hier soir j’ai cassé un verre, ça ne m’a pas fait grand chose, il n’avait aucune valeur. C’est sans doute pathétique mais c’est désormais cette vie que je mène et jusqu’ici je m’en contente. Parfois je crie, parfois je ris, parfois je danse. La plupart du temps, l’électrocardiogramme est plat, c’est comme ça.

Au fait, je ne me suis jamais présenté. Je suis Frédéric et je suis le seul humain dans cette histoire. Les autres, ce petit peuple, sont numériques…

Trois amis

Mardi 11 décembre 2007
- Moi : J’en ai marre, plus personne ne m’appelle !
- Ma mère: Ho mais tu sais les amis…
- Moi : Mais quoi les amis ?! 
- Ma mère : Et bien les amis, ça va, ça vient…

Ce dimanche là, Hubert était perdu dans ses pensées. Il s’était souvenu du bungalow dans lequel il avait grandi avec sa sœur. Il y jouait sur un tapis rêche jaune et bordeau, entre le divan et les fauteuils en simili cuir brun foncé. Chez sa grand-mère, il se tenait toujours bien sage en tripotant les floches de la vieille nape poussiéreuse. Il jetait de temps en temps un regard vers le portrait de mineur qui trônait au dessus de la cheminée. Cela l’effrayait mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Ce matin là Hubert pensais à tout ça, quelques minutes seulement, puis il n’y pensais plus.

Petit, Hubert avait des amis. Il y avait Matisse qui était le fils du boulanger et René, donc la mère était infirmière. Ils s’entendaient bien tous les trois. Ils formaient une belle équipe. Matisse, souvent, disait en bombant le torse : “Mon père il travaille à partir de quatre heures du matin !!!” et René lui répondait bruyamment : “Ma mère, elle, rentre à six heures du matin quand il y a beaucoup de boulot à l’hôpital“. Hubert les écoutait attentivement et ajoutait avec une certaine fierté que son père à lui servait l’État et que, sans lui, ils n’auraient pas la chance d’avoir le téléphone chez eux. En réalité, Hubert n’aurait jamais pu expliquer pourquoi il parlait si glorieusement de son paternel et, sans doute, à l’époque, n’importe quel enfant aurait été fier de dire que son papa était “fonctionaire”.

Il passèrent leur enfance ensemble, chez l’un et chez l’autre, à tour de rôle. Bien que leurs parents ne se soient jamais parlés, ils se sentaient aussi bien chez eux dans le bungalow d’Hubert, que dans l’appartement de René ou dans la villa de Matisse. Leur terrain de jeu était la rue et le parc de la ville dans lequel, en été, ils traînaient jusqu’à des heures tardives. Parfois, la mère de René repassait par l’avenue du parc pour embarquer son fils après le service du soir. Les deux autres patientaient avec lui à l’arrêt de bus en shootant doucement dans des canettes. René scrutait l’arrivée de la Volvo de sa mère, adossé au réverbère.

La dernière fois qu’ils traînèrent ainsi à l’arrêt du bus cent quatre-vingt un, ils devaient avoir dix sept ans. La Volvo ce soir là avait beaucoup de retard et la nuit était déjà tombée. Les trois jeunes garçons ne disaient rien. Ils entendaient le vent souffler dans les arbres du parc qui s’étendait derrière eux. Hubert se leva d’un coup et sorti de sa poche un canife. Il s’approcha du réverbère et gratta sur le pied de bronze la forme d’un triangle et, à chaque angle de celui-ci, les lettres “H”, “M” et “R”. Les deux autres s’approchèrent. Ils se regardèrent tous les trois et approuvèrent en souriant cette trace dans le métal, preuve de leur amitié. Hubert et Matisse finirent par racompagner René à pied. Quand il arriva à l’appartement de sa mère, la police l’attendait. Une voisine se précipita sur lui et le pris dans ses bras. En sortant du parking de l’hôpital, un camion avait embouti la Volvo. La mère de René n’avait pas survécu.

À partir de ce jour, les trois inséparables se virent de moins en moins. René peinait à payer les dettes que sa mère lui avait laissées en guise d’héritage, Matisse rentra l’année d’après à l’université et Hubert fit ses premiers pas dans l’administration. Des jours, des saisons et des années passèrent.

Ce dimanche là, Hubert était perdu dans ses pensées. Assis dans un divan en simili cuir, il attendait le souper que sa femme préparait dans la cuisine. La sonnette retenti. Il se leva et alla ouvrir la porte. Il se retrouva en face d’un homme de taille et d’âge moyen, brun, mal rasé, vêtu d’un long manteau en feutre déchiré aux coudes. “Hubert ? Tu me reconnais ? C’est moi Matisse… ça fait bien logtemps…“. Hubert le regarda stupéfait, légèrement horrifié. “Hubert, tu dois m’aider. C’est René, il a besoin de nous… je t’en supplie ! Le triangle et les lettres gravées sur le réverbère ! Rappelle-toi Hubert !“.