Archive pour octobre 2007

Boy from school

Lundi 29 octobre 2007
- Moi : Cette chanson me donne les larmes aux yeux…
- Lui : Pourquoi ? Elle est plutôt joyeuse…
- Moi : Aucune idée, c’est peut-être juste son titre…
- Lui : Ha oui ! Elle s’appelle comment ?

Au début des années nonante, j’entrepris de me construire une culture musicale. Pendant longtemps je suis resté fermé à ce domaine. Je ne saurais pas dire pourquoi. Un dimanche, mon père, qui avait la vilaine habitude de fouiller dans les poubelles du voisin, rapporta un vieux radio cassette qui resta plusieurs années dans la cave. À l’occasion d’un nouveau déménagement en 1991, on entreprit d’éliminer ce qui devait l’être et de distribuer le reste. Mon frère fut le plus rapide, et le radio cassette trouva rapidement une place dans sa nouvelle chambre. Qu’à cela ne tienne, je m’en foutais, sa chambre était aussi la mienne. J’avais douze ans et je venais de rentrer à la grande école.

L’établissement scolaire que je fréquentais portait un nom qui évoquait celui d’une plage. Plus tard, beaucoup de gens en ont ri. Moi, à l’époque, je m’en foutais royalement. Comme un bon petit soldat, je faisais mes heures et satisfaisais à mes devoirs. Je n’avais pas l’envie de savoir si l’on me dispensait un bon ou un mauvais enseignement. L’école n’était qu’à quelques centaines de mètres de la maison, c’était le principal. Je n’excellais en rien mais je n’étais pas mauvais non plus. J’avais une moyenne de septante-huit et cette moyenne me collera pendant six ans, sans jamais sombrer ni décoller. Au pire j’avais des préférences. J’ai aimé très tôt le cours de français, même lorsqu’il consistait à apprendre par cœur des tables de conjugaison. Les lettres me parlaient définitivement plus que les chiffres. Pendant six ans, je suivis les cours en orientation latine, maths et sciences moyennes. Ces années passèrent rapidement. Avec le recul, j’admire la capacité que j’avais à ne pas me poser de questions. Aurais-je du ? Sans doute oui. Mais c’est une autre histoire…

Tous les vendredi soir, Eric, mon frère, allait s’approvisionner au Discobus qui stationnait devant la gare de Braine-l’Alleud. Le samedi matin, il squattait la chaîne hifi de papa pour copier les CD loués sur des K7 audios puis, l’après-midi, il glandait, allongé sur son lit, le volume du radio cassette souvent trop élevé. Nos deux espaces n’étaient délimités que par une fine cloison. Quand je voulais faire le chieur, je prétendais un besoin de concentration et j’allais pleurer chez Maman. De cette manière, j’emmerdais mon frère et j’entretenais auprès de ma mère l’idée que j’étais un garçon sérieux, discipliné et studieux. C’était un peu stupide d’agir de la sorte juste pour ennuyer mon frère. Surtout qu’à l’époque, je commençais à aimer ce qu’il écoutait. C’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à exprimer mes goûts musicaux. Pendant toute mon adolescence, c’est donc par procuration que j’écoutais et appréciais la musique. Je passais des heures devant la télévision à regarder en mode silencieux les chaînes musicales et les clips vidéos. Eric, de temps en temps, au travers de notre fine cloison, apportait un sens aux images en y collant le son de U2, de Depeche Mode ou des Pet Shop Boys.

Les années passèrent, je les survolais. J’allais à l’école sans réelle ambition, dans une ville qui ne me parlait guère. Je n’ai jamais retenu un seul nom de rue ou une seule adresse à Braine-l’Alleud. Peu m’importait. On a parfois la faculté de s’éclipser, de s’éteindre et de se mettre en veille. La mienne débuta en 1991. J’avais quelques amis en classe, j’avais des liens d’amitié mais aucune sociablité, aucune passion et, je pense, peu de sentiments. J’aurais sans doute sombré dans le “je m’en foutisme” le plus profond si, à l’époque, je n’avais pas fait la connaissance de deux merveilleuses dames. Elles se prénomaient Élisabeth et Sophie. La première était ma prof d’histoire et la seconde m’enseignait le latin. En 1994, alors qu’elle s’apprêtait à prendre ses fonctions dans un autre établissement, Sophie me demanda de l’aider à charger sa voiture. En chemin, elle me demanda ce que je voulais faire de ma vie en me précisant qu’elle était certaine que j’avais déjà la maturité pour réfléchir à cette question. Je ne pense pas lui avoir formulé quelque chose de précis mais elle me répondit : “de toutes façons, je suis confiante, je pense que tu caches bien ton jeu“. Ces mots raisonnèrent en moi. Ils me réconfortaient et me terrorisaient. Deux ans plus tard, Elisabeth fut encore plus directe : “Frédéric, arrête de te plaindre et de me dire que tu ne veux rien faire l’année prochaine. Je te jure mon garçon que si tu ne t’inscris pas dans une filière qui te plaît, tu auras de mes nouvelles !“. Je lui ai souri et je suis rentré chez moi. J’ai alors potassé le programme des cours de l’ULB qui traînait sur le bureau de mon frère. “Licence en histoire“, les cours avaient l’air intéressants.

Elles m’ont toutes les deux rassuré. Sans elles, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. Je n’aurais pas fait ce que j’ai réalisé jusqu’ici et je n’écrirais probablement pas ces quelques lignes. Elles m’ont aussi foutu la plus grosse frousse de ma vie, une peur au ventre qui ne me quittera plus et boulversera mon existence. En dernière année, je reçus le prix de l’effort de la part de mes professeurs. Ce fut l’occasion d’une nouvelle discussion avec Élisabeth. En me remettant le livre offert, elle me regarda longuement et me dit : “Je sais que ce prix tu n’es pas conscient de le mériter et, peut-être, tu ne le mérites pas. Tout ça semblait bien facile pour toi, n’est-ce pas ? Mon garçon, saches que le plus difficile reste à venir car, là, tel que je te vois, je me rends compte que je te connais à peine. Alors ne te lamente plus et apprends à vivre. Dis-moi qui tu es“. Un frisson me parcouru le corps. Je ne répondis pas. Ce jour là, je n’ai jamais pensé aussi fort et aussi profondément. Touché au plus profonds de moi-même, nu devant le monde, dépourvu et immature, il fallait maintenant improviser. Qui suis-je ? Il était temps d’inventer et de faire semblant. J’avais dix-sept ans.

Tais-toi !

Vendredi 26 octobre 2007
- Ma Mère : Mais enfin, arrête de t’énerver comme ça !
- Moi : Je m’énerve si je veux !
- Ma Mère : Enfin, voilà, maintenant tu pleures…
- Moi : Je pleure si je veux…

“Maintenant tu vas te taire et m’écouter mon gars ! Pour qui tu te prends espèce de salaud !? T’es qui pour me juger de la sorte !? Ho oui, c’est vrai, excuse-moi, tu as de l’expérience toi. Tu peux me donner des leçons. Mais non, ça marche pas comme ça espèce de gros naze !!! Tu vois, toi et moi on est pas les mêmes, on a pas la même vie. J’ai jamais prétendu avoir une vie meilleure qu’un autre, j’ai jamais jugé l’existence de personne mais là, excuse-moi, je dois faire une exception. Comment tu me juges du haut de ton petit monde d’homme parfait ! Toi qui t’es marié à vingt-neuf ans avec la première venue parce qu’à trente tu aurais perdu la prime de mariage promise par ton assureur. Toi qui as vite fait un gosse pour faire de tes parents des grand-parents. Toi qui en voudrais un deuxième parce que tous tes amis en ont déjà deux et un troisième en route. Toi qui voudrais maintenant une fille pour faire plus équilibré. Ho le beau modèle, comme je t’envie. Non mais regarde-toi ! T’es heureux le soir devant ta télé !? T’es heureux dans ta villa quatre façades !? Il faut quoi pour te réveiller et pour te faire reconnaître qu’en 2007 des gens peuvent vivrent autrement. Qu’on choisit pas certaines choses et certaines orientations, tu l’ignores aussi. Espèce d’arriviste égocentrique, tu me dégoûtes. Pourtant je t’aime bien, mais parfois t’es vraiment trop con !”.

Romain sortit en claquant la porte…

Jaune, orange, brun…

Vendredi 19 octobre 2007
Moi : Cette saison est déprimante…
Elle : Ha non, moi j’aime bien…
Moi : Je n’ai jamais dit que je n’aimais pas…
Elle (riant) : C’est vrai !

Quelle est votre couleur préférée ?“. J’ai toujours eu un problème avec cette question. Je la trouve stupide, c’est plus fort que moi. “J’aime le rouge” ! Oui mais quel rouge ? Le clair, le foncé, celui qui tire vers le rose, le rouge sang ? Et de quelle couleur est votre sang ? Bien futé celui qui décrira avec exactitude cette teinte. Pour ma part, je possède un moyen plus efficace pour parler des couleurs, une manière très peu scientifique, certes, mais une manière plus romantique. On s’accorde tous à dire que le bleu inspire l’évasion, que le vert et le jaune sont des couleurs gaies et que le rouge est plus violent. Tout naturellement, nous attribuons aux coloris des émotions en vertu des ressentis, des expériences et de notre vision du monde. La voilà la réelle finalité des couleurs, plus que de savoir lesquelles nous apprécions, il faut se poser la question : “pourquoi nous les aimons ?“.

Cirque

Je me sens bien dans une veste brune ou dans une chemise beige, j’aimerais porter plus souvent de l’orange et ma prochaine paire de basket sera jaune. Certains me diront : “tu aimes le brun, l’orange et le jaune” et je leur répondrai que j’aime surtout le passé, le présent et le futur. Voilà notre monde et son flux temporel résumé en trois couleurs et les centaines de teintes qu’elles peuvent produire. Sans signification définitive ou systématique, leur mélange, leur contraste et leur rendu m’inspirera toujours le temps qui passe, les choses qu’il emporte et celles qu’il apporte. L’Histoire est une grande table brune sur laquelle nous déposons des documents jaunis et des photos sépia. Nous la regardons, nous y prenons place, avec attention, amusement mais le plus souvent avec nostalgie. Nous nous perdons dans son étendue et la main tremblante, nous cherchons maladroitement la lumière. Nous allumons. Des tâches jaunes et noires stagnent brièvement dans nos yeux. Nous les frottons avant de les fermer quelques instants, pour chasser cette lueur trop violente et revenir au noir initial. Mais nos paupières montrent rapidement leurs limites. De par leur manque d’opacité, nous percevons le ton orangé que le monde extérieur projette sur notre rétine. Il faut ouvrir les yeux et découvrir cet univers présent où l’orange est symbole de plaisirs et de délices. On s’y attarderait volontiers, une minute, une heure ou une vie. Mais la curiosité est trop forte et nous tournons la tête vers l’infini où la lumière est plus claire et plus forte. Tout s’accélère et ce qui s’étend devant nous et au-delà de notre regard est désormais jaune.

J’aime le temps mais je le préfère sous la forme d’un dégradé qui va du jaune au brun. J’aime la nostalgie comme on aime l’automne. J’aime leurs couleurs et leurs goûts, tantôt acres, tantôt sucrés. J’y vois le mouvement et le dynamisme à contre courant, la rotation d’un regard qui passe de droite à gauche. J’aime l’époque où tout meurt et tout s’écroule, l’instant d’une mort passagère et annuelle. Octobre, novembre et décembre sont les mois qui sentent les premières bûches brûlées et les premières fumées. Ce sont les semaines où s’installent, dans les terrains vagues, les roulottes et les cirques. Ce sont des jours jaunes, orange et bruns qui nous font sourire, vivre et pleurer. Ce sont des heures qui, en nous détournant de notre futur, nous rammènent à notre passé.

World Inc.

Dimanche 14 octobre 2007
- Moi : … snif…
- Lui : Arrête de faire le con et descend de là…
- Moi (tremblant): Je sais pas, j’ai le vertige…
- Lui : Ok, bouge pas, je m’approche.

Il est cinq heures, Place du progrès. Robert compose le code et les portes s’ouvrent. Il salue le garde, le remercie pour sa bienveillance et s’assure que rien n’a perturbé les travaux de nuit. Il descend ensuite au deuxième sous-sol, dépose son repas au réfrigérateur et se sert une tasse de café. À six heures précises, Robert allume les lampes du bâtiment. C’est grâce à lui que tout commence.

World Inc.

À sept heures moins dix, Augustine traverse le grand hall d’un pas décidé et emprunte l’entrée de service menant aux bureaux. Elle salue quelques collègues déjà installés. Après quelques bises et quelques mots échangés, elle se prépare un thé qu’elle boira presque d’une traite. À sept heures trente, elle rejoint son poste tout au fonds du grand hall après avoir allumé les écrans publicitaires et disposé les dépliants sur les présentoirs. Une heure plus tard, elle ouvre la porte au public et aux autres membres de la société. C’est grâce à elle que tout le monde entre.

Deux heures auparavant, Salma avait déjà pris son service. À huit heures, elle est au troisième niveau où, après avoir passé l’aspirateur, elle nettoie les toilettes et parfume l’air. Elle règlera ensuite la climatisation et préparera, aux autres étages, le service de dix heures. Grâce à Salma, tout le monde respire.

Ètage quatre, bureau deux cent six, Samuel vient de déposer ses dossiers sur sa tablette. Il est huit heures quarante, il inspecte scrupuleusement le courrier déposé en tas sur son clavier. Encore des réclamations, encore des insultes. Il va vraiment falloir réviser les tarifs. Samuel consulte son agenda, tourne nerveusement les pages et note de prendre contact avec les services comptabilité et communication pour présenter le problème à la prochaine réunion. Depuis deux mois qu’il est en fonction, il espère encore que tout peut changer.

Deux étages plus haut, le boucan infernal des sonneries téléphoniques a déjà débuté depuis une bonne demi-heure. Chacun est bien installé dans sa case. Ils n’ont sur leurs bureaux qu’un large écran reprenant le numéro de l’appelant. Pour chaque problème ou chaque question, il leur est demandé d’encoder le nom et le numéro du client et d’ensuite faire de leur possible pour satisfaire celui-ci. On leur donne une minute par appel. Passé ce délai, le “score” diminue. Sur le mur, face à eux, un énorme tableau est automatiquement mis à jour. Le nombre d’appels réglés pour chaque employé y est mentionné et un classement est établi. Chaque jour les trois derniers sont virés, sacrifiés au nom de la productivité. Les autres espèrent que, demain, le réservoir d’eau sera plein.

Au neuvième étage, à dix heures quinze, Monsieur Broebaker est en pleine réunion avec son comptable, Gustave Lorié. Après s’être inquiété de la santé de ses enfants et avoir ranimé quelques souvenirs de jeunesse, il est temps d’analyser les résultats et de tirer les conclusions. Gustave est optimiste, la société se porte bien. Les chiffres sont en hausse et la compagnie détient toujours la grosse majorité des parts du marché. Denis Broebaker est silencieux, il écoute attentivement son comptable énumérer les bénéfices et partager de temps à autre une anecdote ou une plaisanterie qu’il encadre de petits rires étouffés. Les conclusions sont limpides. Le nouveau système d’engagements temporaires au standard téléphonique centralisé est indéniablement une réussite. Le roulement du personnel permet de maintenir un taux d’engagement exceptionnel pour une société électrique. Les employés eux ne bronchent pas et ceux qui doivent partir, même s’ils menacent de représailles de temps en temps, disparaissent le plus souvent sans scandales. Denis et Gustave concluent donc dans un esprit détendu en se jurant qu’à treize heure ils ne se laisseront plus duper par l’image pseudo chique de ce nouveau restaurant qui vient d’ouvrir au coin de la rue. C’est deux là voudraient que tout continue.

Le onzième étage n’a pas de plafond, sinon le ciel. Il est dix heures trente et sur les toits de la société d’électricité, on entend le bouillonnement de la ville réveillée depuis quelques heures déjà. Un homme est debout sur la rambarde. Une goutte de sueur coule de son front, se charge de larmes en passant sur sa joue et termine sa course absorbée dans le col de coton de sa chemise blanche. À huit heure trente, il poussait le portillon d’entrée et saluait Augustine dans le grand hall. En discutant avec Robert, il avait sans difficulté subtilisé les clés des portes d’accès aux toits. Quelques étages plus haut, il avait embrassé Salma en la croisant et avait déposé le courrier sur le bureau de Samuel. C’était une journée comme toutes les autres, à un détail près. L’homme n’avait pas pointé et personne n’avait remarqué qu’il ne faisait plus partie du personnel. La veille, à dix-sept heures, Il était au bas du classement et son nom était inscrit en rouge sur le grand tableau d’affichage. Il se tient maintenant à cinquante mètres au-dessus de la Place du progrès. René, c’est son prénom, voudrait que tout finisse.

Et un jour naître

Mercredi 3 octobre 2007
- Les invités : Allez, souffle tes bougies !
- Moi : Pffffffffff !
- Les invités : Bravooo ! Bon anniversaire !!!
- Mon père : C’est pas en soufflant qu’il les a éteintes… c’est en crachant !

Maman m’a dit que ce jour là, le ciel était bleu. Cela faisait quelques semaines qu’elle et Papa étaient en froid. C’était une dispute qui durait, l’une de celle qui aurait pu compter. Elle est descendue en plein après-midi dans l’atelier de mon père et l’a presque agressé verbalement. À coup sûr, elle voulait le provoquer. Elle l’aurait poussé à bout jusqu’à ce qu’il décide de prendre la porte, histoire de tester sa résistance et par la même occasion ses sentiments. Ces contrariétés auraient pu être décisives.

Mais c’était sans compter sur un troisième intervenant. Ce jour là, j’avais besoin d’air. On est pas des poissons après tout ! La douleur trop forte, Maman dit à Papa que s’il voulait jouer son rôle de mari, il ferait mieux de la conduire à l’hôpital. Mon père la regarda d’un air étonné et lui demanda ce qu’elle avait, là, tout à coup. Elle lui répondit froidement qu’il était évident qu’elle allait accoucher. Alors on peut imaginer la suite, mon père mettant à la porte les quelques clients qui attendaient patiemment leur tour, démarrant la voiture quelques secondes plus tard, grillant un, deux puis trois feux rouges… Moi je continuais mon petit bonhomme de chemin, vers le bout du tunnel, tenir, continuer. C’était un mercredi, le trois octobre, il y a vingt huit ans…