Archive pour septembre 2007

Emeline et les autres

Dimanche 30 septembre 2007
- Lui : Cécile !!! Fais-moi un bisou !?
- Elle : Noooon !
- Lui : … Cécile !? T’as un petit copain ???
- Elle : Pourquoi ? T’es libre !?

Bien avant sa naissance, Emeline gagnait tout le temps. Elle avait su, en habile spermatozoïde qu’elle était, se faufiler en milieu hostile. Elle était de forte composition et se battait bec et ongle pour atteindre son but. Elle voulait plus que tout entrer et s’installer et elle y arriva. Elle se cramponna solidement. Entêtée et confiante, elle commença sa division, au grand bonheur de ses parents. “La grossesse se passe merveilleusement bien Madame“. Les paroles encourageantes du médecin embellissaient sa mère. Ce fut pour elle neuf mois de bonheur et une attente mémorable. Car tout s’annonçait sous les meilleurs augures. Tout était parfait et sous contrôle… jusqu’à la naissance. Un mauvais mouvement et un concours de circonstances privèrent Emeline de quelques secondes de respiration. En un instant, l’entrain, la fougue et le dynamisme d’Emeline n’étaient plus qu’un bien heureux souvenir et sa vie devint un accident.

Depuis, Emeline a grandi, mais pas comme les autres. Pourtant, comme eux, elle a des bras et des jambes, un corps dont elle se sert, une bouche pour parler et des oreilles pour écouter. Comme eux, elle perçoit les choses et les analyse pour créer des raisonnements,  définir sa pensée et exprimer ses opinions. Elle est comme les autres mais pourtant si différente. Elle a, quelque part, quelque chose qui tourne au ralenti, comme si les messages et les informations ne passaient pas convenablement ou pas assez rapidement. Elle voudrait, comme les gens de son âge, pouvoir s’exprimer avec aisance, formuler les choses clairement et à un débit normal et compréhensible, mais elle n’en a pas la capacité. Elle est comme les autres, mais en moins bien.

Emeline n’en souffre pas, contrairement à ce que beaucoup de gens croient, elle en est parfaitement consciente. Parfois, elle en rigole doucement. Elle aime voir les gens se forcer à prendre avec elle les mesures inutiles qu’ils jugent, eux, opportunes. Elle s’amuse de les entendre prononcer devant elle le mot “handicapé” et d’ensuite en rougir de honte et se cacher derrière un sourire coincé et maladroit. Elle aime la maladresse des gens qui lui parlent comme à une enfant, très fort et en articulant exagérément. Parfois, elle aurait envie de leur dire qu’elle n’est pas sourde et qu’ils se fatiguent pour rien. Elle voudrait leur faire remarquer qu’ils sont stupides de décomposer les mots de cette manière et, qu’en le faisant, ils se comportent vraiment comme des “attardés”. Elle voudrait de temps en temps avoir ce répondant que les autres manient si bien et leur dire que, à part réfléchir lentement et prendre un temps relativement long pour formuler ses pensées, ils ne sont pas bien différents d’elle. Mais c’est une tâche qui lui semble insupportable et infranchissable. Elle n’a tout simplement pas été programmée pour ça et elle ne le sera jamais. Alors elle écoute le monde et les autres juger fièrement de ses capacités et définir eux-mêmes leurs limites. Parce qu’elle n’est pas idiote, elle préfère se taire et s’enfermer dans un silence qu’elle juge plus facile, un silence qu’elle appelle “calme” et que les autres nomment “retard mental”.

Des oreilles et des yeux

Vendredi 28 septembre 2007

Mon père : Ils m’emmerdent avec leur concours Reine Elisabeth !
Moi : Bah, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? T’as qu’à zapper…
Mon père : Allez, ça doit coûter un fric dingue et qui regarde ça ?!
Moi : Et ta formule 1, le dimanche, tu crois pas que ça coûte ?!

S’installer confortablement et écouter. Surtout pas s’endormir, ça ferait mauvais genre. Quelle heure est-il ? Vingt heures et cinq minutes… ça devrait commencer. Bon, j’ai pas l’habitude des concerts de musique classique, c’est pas pour ça que je peux pas apprécier. Soyons curieux. Mon Dieu, c’est dingue le nombre de vieux au mètre carré. En total contraste, les jeunes eux sont très jeunes, probablement tous des étudiants. On les reconnaît tout de suite les apprentis musiciens, ils ont un peu tous la même tête, c’est étrange. Vingt heures et dix minutes, m’enfin, ils avaient dit que ça commencerait à l’heure pile…

La grande salle du conservatoire est pas mal. J’explique à ma voisine que le gigantesque orgue au fonds me fout les boules, elle en rigole. Un coup d’œil sur le programme, elle craint que le temps ne passe pas vite. Elle m’explique qu’elle n’avait jamais remarqué qu’il y avait une cour intérieur au Conservatoire. Je lui dis que c’est la cour qui donne sur la Rue Royale mais elle n’est pas d’accord. Vingt heures et treize minutes, les musiciens entrent, c’est pas trop tôt. On accorde les instruments, il ne manque plus que le chef d’orchestre. Il ne tarde pas, il entre en scène et hop, c’est parti.

Ce qui est pratique dans un concert de musique classique, c’est que les lumières restent allumées, ça permet d’observer les gens, c’est amusant. La vieille dame à ma gauche semble agitée. Je lève les yeux. Le plafond est vachement classe mais ils pourraient juste un peu nettoyer la verrière. J’aime bien les petites loges VIP de part et d’autre, avec ces rideaux pourpres. Visiblement elles étaient accessibles à tout le monde. C’est dommage, il semble avoir plus de jeunes aux balcons. Ce premier morceau est assez chiant. Ma voisine de gauche est de plus en plus agitée, elle bouge sa tête en rythme avec la musique. J’aime vraiment pas les costumes poussiéreux des gens des premiers rangs. Ca doit être psychologique mais j’ai l’impression qu’ils sentent le vinaigre. Le jeune garçon au balcon, en-haut à droite est pas mal du tout. Ma voisine rigole parce qu’un type avec une drôle de coupe vient de passer. Juste avant le concert, je lui avais dit qu’il ressemblait à Polux dans le Manège Enchanté. Ca avait été notre premier fou rire de la soirée. Trente minutes tout de même cette première prestation. La musique se termine. Ha merde, ma voisine de gauche continue à remuer la tête… parkinson ?!

On apporte un piano pour l’œuvre de Beethoven qui suit. Trente minutes elle aussi, mais le temps passe plus vite. C’est un triomphe. Il faut dire que le pianiste fut l’un des finalistes d’un coucour Reine Elisabeth, ça aide. Je continue à scruter la salle. Les joueurs de violoncelles m’impressionent toujours. Ces instruments sous tellement gigantesques et les hommes et femmes qui en jouent tellement petits. J’admire la calme et la sérénité du percussionniste. À sa place, ça ferait longtemps que je me serais déchaîné sur ces gros tambours. Le type du balcon à droite est décidément vraiment bien. Dommage qu’il parte à l’entre acte. Mon amie me propose aussi de quitter le concert. Comme on se doute que partir à ce moment nous incitera à aller s’enfiler une pitta chez Plaka, on décide de rester sagement assis.

La deuxième partie passe plus vite. Le dernier morceau intitulé “Le boeuf sur le toit” est à mourir de rire. Le percussionniste frotte deux espèces d’éponges l’une contre les autres à chaque fois que le thème est joué, c’est super drôle. Son “assistant”, qui jure un peu avec sa chemise bleu marine au milieu de tous ces costumes noirs en cols blancs est tout aussi drôle. Quelle concentration pour frapper la gigantesque caisse de son gros bâton molletonné. Il l’aura fait deux fois durant le morceau. Le reste du temps, il avait plutôt l’air de se faire chier.

Après deux heures de musique, on clôture la prestation. Salutations, applaudissements, re-salutations, re-applaudissements. On se lève. J’avais raison, la cours intérieure était bien celle qui donnait sur la Rue Royale. Avec ce monde, ça va pas être simple de chopper un verre de champagne. Mais on va se battre, on en a besoin. C’était un concert plaisant. Une chouette soirée s’annonce…

Peace

Vendredi 21 septembre 2007
- Lui : Pourquoi ils doivent tout le temps montrer ça à la télévision ?
- Moi : Ben que veux-tu qu’ils montrent d’autre aux infos ?
- Lui : Je sais pas moi, les gens qui sont heureux…
- Moi : … et ça servirait à quoi ???

En 2058, les premières équipes d’exploration du continent contaminé découvrirent dans les ruines d’un village d’Europe Occidentale la lettre suivante. Cette dernière est aujourd’hui exposée au Musée de la Conscience Universelle à Brasilia.

Monsieur qui dirige la Terre et l’Univers,

J’écris aujourd’hui parce que j’ai beaucoup de choses à vous dire. Je suis vraiment très fâché et en colère et tous mes amis aussi. Le problème c’est la terre et comment elle tourne ! Les gens ils sont pas contents parce qu’ils sont malheureux et qu’ils ont beaucoup de problèmes parce que c’est la guerre ! Maman elle a toujours dit que la guerre c’était loin et que nous on était en sécurité mais je suis certain que c’est pas vrai. Moi je vois bien, tous les jours dans la rue c’est la bataille. Les gens ils sont fous, ils veulent que du mal aux autres, ils sont pas gentils. Mon papa il est journaliste et il est parti l’autre fois dans un pays très loin. Quand il est revenu il parlait tout le temps de ce qu’il avait vu là-bas et maman elle était fâchée et elle répétait tout le temps de pas dire ça devant les enfants. Mais moi je suis pas un aveugle, j’ai des yeux pour voir et je vois bien que ce que mon papa il dit c’est vrai. Là-bas, dans les autres pays c’est la guerre et les enfants ils sont tués et on sait pas pourquoi.

Maintenant je joue plus avec mes soldats et mes tanks parce que j’aime plus. Je suis malade, ils sentent trop le plastique ! Je sais pas à quoi ça sert. L’autre jour dans la cour de récréation, Abdel il a pleuré parce qu’Anthony il avait dit que les Américains ils allaient tuer sa famille. Abdel il s’était énervé parce qu’on lui disait qu’il avait une tête comme un caca parce qu’il a pas la même couleur de peau. Alors moi j’ai dit que c’était parce que chez Abdel il y a plus de soleil. Les autres ils disaient que non et Abdel il était triste. Moi je sais que c’est pas tous les enfants qui peuvent manger le matin, le midi et le soir, que chez moi j’ai tout ce que je veux, la télévision, la musique et le Nintendo ! Mais y a des enfants à mon âge qui doivent aller se battre et eux ils sentent pas le plastique, ils sont comme moi, c’est pas des jouets ! Ils ont plus de famille, ils ont plus de chiens et pas de jeux vidéos.

Alors, Monsieur le maître du Monde, il faudrait vraiment faire quelque chose et sérieusement ! Peut-être que si on crie très fort tous ensemble les méchants entendront et comprendront, on pourrait le faire ça, crier très fort ! Maman je pense qu’elle a peur pour moi mais je vais bien. Elle devrait être nerveuse pour les autres, ceux qui ont peut-être pas de maman et de papa, ceux qui ont moins de chance. Monsieur il faut que vous fassiez quelque chose. Si on croit que ça peut marcher alors ça peut marcher, je suis certain.

Merci beaucoup !

Thomas

Ce post s’inscrit dans le cadre de la journée internationale de la paix qui se tient ce 21 septembre. À cette occasion, des blogueurs Français et Maghrébins ont lancé l’initiative d’une journée internationale du blogging pour la paix qui se tiendra le lendemain 22 septembre. En voici ma contribution. Pour y prendre part, il suffit de poster un message pacifiste sur votre propre blog. C’est aussi simple que ça de changer le monde. Plus d’infos sur la journée internationale de la paix à cette adresse : www.21septembre.org.

Fade to black

Jeudi 20 septembre 2007
Mon père : Ha, ça commence !
Moi : Oui ça commence…
Mon père : … Hum, ça à l’air moins bien que le premier…
Moi : Mais enfin ‘pa, ça fait 5 minutes que le film a commencé !

Toutes les bonnes choses ont une fin et tout ce qui est bon est regrettable. Notre vie, comme une oeuvre fixée sur une pellicule n’est pas éternelle.

Fade to black

Un jour, on éteint les lumières et on lance la machine. D’autres, à votre place, ont écrit le synopsis. Puis ils vous ont confié leur plume, leur studio et leurs caméras. À force de persévérance, on augmente les budgets, on rallonge l’histoire chaque jour un peu plus. On invente des personnages et des aventures secondaires, on diversifie l’action et on confronte les protagonistes. Il faut donner au public ce qu’il veut : de l’action, des émotions et du suspens. Nous sommes tout ça au cours d’une vie, nous débutons dans un casting, puis nous devenons acteurs. Suivant nos talents créatifs, nous prenons en main le scénario et nous le développons à notre propre guise ou sous la pression des autres. Nous sommes comédiens, régisseurs, réalisateur. Mais les budgets sont comptés et les ficelles de la bourse, un jour, nous échappent. Le tournage est terminé, l’histoire doit être bouclée en une heure trente ou en quatre-vingts ans. Alors l’écran s’éteint après un ultime générique et ceux qui restent se lèvent pour quitter la salle. Ils savent que le tournage n’est pas terminé et que la magie du cinéma opère toujours. Ils en sont la propre suite, dans le plus pure style de leur prédécesseur ou suivant une vision plus personnelle. Certains révolutionneront le genre, d’autres, jugés trop académiques ou trop ambitieux, laisseront un projet non abouti.

Nous sommes les produits d’une lumière projetée sur une toile et devant laquelle des dizaines ou des centaines de gens rient, pleurent ou simplement passent. Une vie bien remplie demande des ellipses, des flash-back et des répliques cinglantes. Nous sommes la nouvelle vague d’un cinéma universel et nous nous faisons un honneur de le faire progresser chaque jour. Mais les bonnes choses ont une fin et pour les apprentis cinéastes qui ont encore à cœur de contempler les œuvres de ceux qu’ils aiment, il sera toujours inacceptable qu’à un moment ou à un autre, un fondu vers le noir les fassent sombrer à jamais dans l’obscurité.

En mémoire de Bert Van Cauter, décédé le 14 septembre 2007. Mes pensées vont à sa famille, à ses amis et sa fille, Clio. Qu’il repose en paix.

Marcher

Dimanche 16 septembre 2007
- Lui : Viens, viens, on va prendre un raccourci !
- Moi : M’enfin, merde, ça fait une heure qu’on marche !
- Lui : Mééé non…
- Moi : Mééé si ! Et ton raccourci c’est un cul de sac !

MarcherPris d’une soudaine envie de respirer, se lever, prendre une veste, tourner la clé, ouvrir la porte, sortir et marcher…

Marcher vers où, marcher vers quoi ? Marcher pour oublier, pour penser, pour remettre ses idées en place. Marcher pour se dépenser, pour se dégourdir les jambes. Marcher pour digérer, pour alléger son estomac, pour étendre les mollets et laisser pendre les bras. Marcher pour respirer, lentement ou rapidement, de manière saccadée, inspirer, respirer, continuer. Ouvrir sa veste, mettre les mains dans les poches, regarder l’heure, accélérer. Mettre des écouteurs et brancher la musique. Augmenter le volume, accélérer encore. Changer de morceau, changer de chemin, ralentir. Regarder les maisons, les toits et les nuages, s’arrêter et réfléchir. Regarder plus loin que le ciel et sourire, voir le temps se couvrir, recevoir les premières gouttes, sourire à nouveau, repartir et marcher. Se faufiler entre les passants, trottiner et puis courir, à chaque pas s’éclabousser. Se réfugier sous un abris, ne pas tenir en place, tourner en rond, s’en foutre et repartir, malgré le temps, malgré la pluie, être mouillé et rire. Vouloir aller ailleurs, changer de chemin, s’aventurer, se perdre. Tourner encore, à gauche, à droite, continuer, regarder ses pieds puis lever la tête, revoir le soleil et être soulagé. Enlever sa capuche, se secouer, ralentir un peu, traverser un pont, regarder les gens, les saluer puis se détourner, fermer les yeux, écouter et danser.

Marcher ou courir, se sentir vivre, aller de l’avant ou à reculons, les yeux par terre ou en l’air, en ville ou en campagne, avancer, continuer…

Mikado

Vendredi 7 septembre 2007
Lui : Regarde, je vais te faire un dessin…
Moi : … Heu ben ça c’est heu… c’est…
Lui : Ben ouais, ça c’est l’entrée de la foufoune !
Moi : Ha ouais, ok, j’ai compris…

Olivier avait le même âge que moi, il était le plus jeune fils de la famille dont nous allions louer la maison pendant trois années. Comme les “grands” devaient discuter des modalités d’occupation et de location, ils prièrent les enfants d’aller jouer dans les chambres, ce qu’ils firent bien volontiers. Tout naturellement, c’est Olivier que je suivis, pour quelques parties de Mikado sur le tapis de sa chambre. C’était au début de l’été 1988, un vendredi après-midi.

En début de soirée, mes parents montèrent à l’étage avec un large sourire. “Frédéric, nous allons y aller… tu dis au revoir à Olivier ?“. Les mikados s’effondrèrent, Olivier me salua et il me dit, avec une étonnante maturité : “hé bien, nous ne nous reverrons plus. Je pars avec mes parents en Afrique du Sud. J’espère que tu seras bien dans ma chambre“. C’était dommage, cet Olivier avait l’air gentil, nous aurions peut-être été amis si nous nous étions connus dans d’autres circonstances. Mais il disait vrai. Quelques semaines plus tard, j’installais mon lit à la place du sien. Nous étions tranquilles pour trois années de plus, trois années en famille, trois années à grandir.

Drêve du Petit Père Denis, un quartier à la limite de Braine-l’Alleud, entouré de champs et de bois. Qui n’a pas rêvé mieux pour grandir tranquillement ? En famille et entre amis. Car des amis j’allais en avoir. Après quelques semaines seulement, un samedi après-midi, ma mère m’appelait et me disait : “Frédéric, je pense que le voisin voudrait que tu lui rendes son ballon“. Je sortis au jardin sous le regard de ma mère qui souriait, heureuse et soulagée de nous voir si sociables, culpabilisant sans doute pour les trois déménagements précédents qu’elle nous avait malgré elle ”imposés”. Le jeune garçon s’appellait Cédric, il avait douze ans et pour trois années, il fut mon meilleur ami. De son initiative, je reçu la semaine d’après une lettre m’annonçant ceci : “Nous te souhaitons la bienvenue dans notre rue. Toi et tes frères, nous t’invitons à fêter ça mercredi après-midi“. C’est ainsi que je connu Michael, Alain et sa sœur Nadine, Stéphane et sa sœur Joëlle, Philippe et son frère Christophe, Valérie et Caroline. Tous les enfants du quartier et des environs étaient amis et ils passaient leur temps à pratiquer des jeux de pistes, à jouer au foot, au tennis ou tout simplement au Mikado.

Je pris petit à petit part à leurs amusements et mes frères suivirent. Comme dans toutes les belles histoires, le fermier nous détestait et les vieilles dames nous saluaient. Nous pouvions être tantôt diables, tantôt anges, selon l’humeur et les arrangements. En marge de cette sociabilité, je gardais un rapport plus intime avec Cédric qui me prenait pour un petit frère qu’il n’avait pas. Des escapades dans les bois nous ramenions parfois des caisses de magazines laissés par des promeneurs lubriques. Je feuilletais ces torchons avec l’œil innocent d’un enfant et posais ensuite quelques questions à Cédric : ”ils font quoi là ?“. Lui répondait : “bon ok, viens ici, je vais te faire un dessin sur le trottoir…“. Ce jour là, Cédric dessina avec la précision d’un professeur de biologie l’appareil reproducteur féminin et m’expliqua le grand secret de l’univers. J’avais dix ans et lui presque quatorze.

Le temps passa vite pendant ces trois années. Chaque mercredi, une casserole pleine de spaghettis et chaque samedi, une maison propre et un poulet qui cuisait dans le four. Une douce routine réconfortante pour une famille qui allait décidément de mieux en mieux. Je suis aujourd’hui fier de cette stabilité que mes parents nous offrirent et dont peu d’enfants peuvent se targuer. Au début du printemps 1991, une lettre recommandée nous confirmait le retour d’Olivier et de sa famille. Il était temps de plier bagages à nouveau. Cédric et ses parents étaient partis depuis janvier déjà. Ils avaient fait construire quelque part, ailleurs, dans le Brabant Wallon. Je ne sais ce que sont devenus les autres enfants du quartier. Cédric vit encore mon frère pendant quelques années. À dix-huit ans il devint la petite frappe qui terrorisait les rues de Braine-l’Alleud et à vingt ans il mettait enceinte sa petite amie. Après la théorie, Cédric était passé à la pratique.

Lorsqu’on quitta la maison de la drêve du Petit Père Denis, ma mère coinça un bout de plastique dans le tuyau de l’aspirateur. “Frédéric, je pense que ceci est à toi…“. Elle me tendit un bâtonnet blanc et noir, décoloré et poussiéreux. Stupéfait, je lui répondis : “Ho, une baguette de Mikado, ça doit bien faire trois ans qu’elle est là !“.

Aurélie

Lundi 3 septembre 2007
- René : Bonjour, comment vas-tu ?
- Moi : Heu… je vais bien…

- René : Ça ne te dérange pas si je te parle pendant le trajet ?

- Moi : Heu non, ca va…

Bonjour… Excusez-moi de vous déranger, ce siège est-il libre ? Ha ! Bien. Puis-je m’y asseoir sans vous importuner ? Ho ! Merci. C’est très gentil de votre part… Quel endroit bruyant tout de même ! Tous ces gens qui parlent et discutent… Ils ont l’air de s’amuser… C’est le plus important, s’amuser… Venez-vous souvent ici ? Je vois… Moi ? Ho non ! Je n’y vient pas souvent. Je ne sais pas si j’y suis le bienvenu et, pour tout vous dire, je n’aime pas trop l’endroit… Mais le temps se refroidi et j’avoue, ici ou ailleurs, un café me fait le plus grand bien… Voulez-vous me passer le sucre s’il vous plaît ? Oui là, juste derrière vous… Merci, vous êtes un ange… Tous ces gens tout de même, ils ont l’air bohêmes et tellement insouciants… Les voir boire et rire me réconforte quelque peu… Ils disent dans les médias que nous vivons une époque désenchantée… Eux m’ont l’air plutôt optimistes… Et vous ? Êtes-vous optimiste ? Je vois… Vous avez le visage tellement rayonnant… Sans l’ombre d’un doute, vous êtes une femme heureuse… Puis-je vous demander ce que vous faites dans la vie ? Ha ! Vous êtes étudiante en arts appliqués ! Voyez-vous cela ! C’est intéressant… J’aurais du m’en douter, la plupart des gens ici sont ou seront un jour des artistes… Moi aussi je le suis… Ha, ha, je vous vois sourire… Vous ne me croyez pas ? Je suis musicien, je compose et je joue du triangle… Pourquoi riez-vous ? Détrompez-vous, le triangle est horriblement difficile à jouer ! Ha, ha, ha, cessez de rire, vous allez me vexer ! De toute façon, la musique pour moi ne représente plus rien de concret, je n’en vis plus… D’ailleurs je ne vis de rien… Habitez-vous le quartier ? Ho oui ! Je vois très bien. Je ne vis pas loin de là… Ha, ha, ha, vous souriez à nouveau… C’est vrai, cette dernière réflexion était particulièrement stupide… je pourrais dire que je vis proche de tout le monde, partout où un banc plus ou moins propre peut m’accueillir… On s’y habitue… Nous vivons une époque difficile… Comment vous appelez-vous ? Aurélie ? C’est un bien joli prénom… J’espère, chère Aurélie, que je ne vous importune pas avec mes interminables discours ? Ho mais bien sûr ! Je comprends… Vos cours, c’est normal… moi je m’appelle Matisse et j’ai été ravi de faire votre connaissance… Peut-être vous recroiserai-je un jour, mais il est plus probable que ce soit dans la rue plutôt que dans une salle de concert… Ho non ! Laissez ! Je règlerai… Non, je vous en prie, c’est un réel plaisir et je ne me l’offre que trop rarement… Ne vous inquiétez pas… Vous êtes adorable… Filez, vos professeurs vont vous attendre… Merci beaucoup… Bonne après-midi à vous aussi.