Archive pour août 2007

Au-dessus des maisons

Mercredi 22 août 2007

La radio : “Le Président à déclaré, la mort du peuple ce matin…”
Moi : …
La radio : “Au-dessus des maisons, le soleil et ses rayons…”
Moi : … !?

Romain marche dans une rue sombre, une rue pentue et escarpée, dans une ville qu’il ne connaît pas. L’endroit est bordé d’immeubles qui montent jusqu’au ciel. Il ne peut en voir les sommets. Il admire les façades. Elles sont jolies, certes, mais ça ne lui suffit pas. Romain voudrait voir au-dessus des maisons et contempler le ciel. Il entame l’ascension, d’abord d’un pas décidé, sans hésitation, il marche tête baissée. Mais la fatigue le rattrape, ses jambes sont lourdes, il ralentit la cadence plus s’immobilise, engourdi, paralysé. Romain veut crier mais aucun son ne sort. La lumière change soudain, les sonorités aussi et Romain se réveille.

Maisons

Encore un rêve, encore un cauchemar, le même depuis des années. Encore une nuit que Romain ne va pas terminer. Assis dans son lit, il a chaud, froid et peur. Il se lève, se dirige vers la cuisine et se sert un verre d’eau. Les lumières de la ville transparaissent à travers les rideaux. Dehors tout est calme et les rues lui semblent soudain pleines d’air. Il se précipite alors dans sa chambre, enfile un jeans, un pull et des baskets, sort de l’appartement, un tour, deux tours de clés dans la serrure, un, deux et puis trois escaliers à descendre et il est dans la rue.

Comme à chaque insomnie, Romain doit marcher pour se vider la tête. Ce qui y passe est un peu confus. Des questions et des ébauches de réponses, des regrets, de la colère et des choses plus légères. Cette nuit là, il marcha sans but précis, selon un itinéraire déjà bien rôdé par quelques nuits sans sommeil. D’humeur changeante, il oscillait entre le sentiment d’être bien sur Terre, l’envie d’être seul au monde et l’impression de n’être qu’une particule, parmi trop d’autres particules, perdu dans la masse et dans l’univers. Après avoir marché une bonne demi-heure et trottiné une bonne partie du chemin, il décida de s’arrêter. L’endroit n’avait pas été choisi, il ne le connaissait pas. Pour une fois, il avait changé de cap et s’était retrouvé sur l’avenue qui borde le parc, une large route parsemée d’arbres et de réverbères. Romain s’assit sur la banquette d’un arrêt de bus, afin de reprendre son soufle. Les façades qui se dressaient devant lui rappelaient son rêve. Certes, elles étaient moins hautes qu’en songe mais il avait cette même impression, cette même déception de ne pas voir le ciel et le monde derrière les maisons. Romain aimerait un jour être le seul à contempler et à juger tout cela, indépendant de tout le reste, comme l’unique témoin d’un spectacle dont il percevrait enfin le sens. Il attend l’instant, le déclic, l’étincelle qui lui donnerait enfin un rôle dans cette comédie, un projecteur braqué sur lui et sur lui seul. Romain désirerait juste une fois cette exclusivité dans sa vie, ce privilège d’être un instant le seul et l’unique. C’est avec cette espérance qu’il se redressa du petit banc et décida de rentrer regagner son lit, ignorant le fait que son souhait allait enfin être exhaussé…

À trois heures trente-quatre, une surtension sur le réseau d’électricité provoqua un blackout total sur la ville. Du nord au sud et d’est en ouest, les habitants furent plongés dans l’obscurité la plus totale. Romain vit lui aussi les lampes s’éteindre soudainement. Surpris, il fit un tour sur lui-même pour s’assurer que plus aucun quartier n’était illuminé. Ce qu’il vit alors, une chose simple mais étonnante, allait changer sa vie. De toute la ville, de toute la région et, peut-être même, espérait-il, du monde entier, il n’y avait plus à cet instant qu’une seule lampe allumée et cette lampe était celle d’un réverbère qui se trouvait à un mètre de lui, juste à côté de l’arrêt de bus. Aussi inexplicable que ce soit, celui-ci était resté illuminé alors que l’obscurité s’était installée à des kilomètres à la ronde. Romain n’en croyait pas ses yeux. Il resta quelques minutes à fixer cette seule et unique lueur qui flottait devant lui comme un fantôme blafard. La ville lui sembla tout à coup éclairée d’une nouvelle lumière, celle de la lune et des étoiles. La perspective qu’il en avait depuis cet arrêt de bus de l’Avenue du Parc était magnifique. Il voyait tout et tout le monde, il était soudain le maître du monde, son créateur et son unique survivant, arborant fièrement le flambeau qui redonnerait à l’univers ses couleurs et ses ambitions. Il était l’unique, comme il l’avait tant désiré, et il voyait bien au-delà des maisons, honoré par les cordes, les cuivres et tout un orchestre imaginaire qui célébrait sa victoire, son exclusivité, son rêve accompli.

La pane de courant fut relatée dans les journaux le lendemain matin. On y blâma les autorités et la société d’électricité pour la vétusté et la non conformité des installations. Celle-ci avait duré une heure et trente-cinq minutes, un laps de temps pendant lequel Romain était resté planté à côté du réverbère à remettre de l’ordre dans sa vie. Il veut maintenant y voir un signe, l’impulsion pour enfin vivre sa vie, la vivre mieux, la vivre autrement. Cette nuit là, au dessus des maisons, Romain a enfin vu les étoiles et il les a trouvées belles.

On pourrait…

Mardi 21 août 2007

- Moi : Dis Maman, tu sais tout à l’heure je…
- Mon Père : Chuuuuut !
- Moi : Ho mais quoi ? On peut plus rien dire ici ?!
- Mon Père : Non tais-toi, la télé parle !

On pourrait allumer la télévision. On pourrait se mettre à l’aise, dans un divan, la fenêtre ouverte, un soir d’été. On pourrait grignoter pendant la météo ou pendant le tirage du Lotto. On pourrait ensuite zapper d’un doigt tout gras. On pourrait virer la chemise parce qu’il fait chaud, se gratter les burnes parce que c’est bon ou faire claquer l’élastique du slip parce que c’est fun. On pourrait regarder le film en prime time et on pourrait même somnoler devant. On pourrait regarder les résultats du foot même si c’est pas intéressant. On pourrait s’étonner au dernier flash info de la nouvelle coiffure de la présentatrice, la trouver jolie, grossie ou mal maquillée. On pourrait rire grassement d’un lapsus ou rouspéter bruyamment à propos des dernières frasques politiques. On pourrait fermer les yeux et se réveiller trois heures plus tard devant une rediffusion, la même qu’hier et qu’avant hier.

On pourrait allumer la télévision et s’installer très sérieusement dans un canapé, les jambes croisées. On pourrait se servir un verre de lait et grignoter quelques biscuits en attendant la soirée Thema sur Arte. On pourrait mettre des lunettes pour mieux lire les sous-titres et saisir avec précision le sens du discours de ce Danois qui nous parle du théâtre et de la danse contemporaine. On pourrait aussi se passer ce concerto enregistré trois jours plus tôt et lire Les Gommes de Alain Robbe-Grillet en se félicitant de nos goûts littéraires et de notre sensibilité pour ce qu’on appelle le “nouveau roman”. On pourrait ensuite se laver soigneusement, enfiler un peignoir bordeau et des pantoufles en cuir. On pourrait enfin passer un pijama bleu rayé, se caler dans un lit sous trois couches de couvertures, regarder le plafond et s’endormir.

Il faudrait choisir une vie parmi les modèles qu’on nous propose. Il faudrait peser le pour ou le contre, choisir une chaîne, choisir un monde. Souvent, on a l’impression de ne pas avoir les moyens de faire ce choix, aspiré et entraîné par une histoire qu’on doit parfois subir. Un jour, on prends une télécommande et on décide entre Jean-Marie Bigard ou Bernard Pivot, le slip ou le peignoir, le stoemp ou le homard.

Mais on pourrait tout aussi bien éteindre la télévision…

Les enfants du paradis

Vendredi 3 août 2007

- Moi : Maman ? Qu’est-ce qu’ils font les monsieurs ?
- Ma mère : Ne t’inquiète pas, ils prennent juste quelques meubles…
- Moi : Mais, il ne vont pas prendre mon jardin des Bisounours hein ?
- Ma mère : Mais non mon amour, il ne vont rien te prendre…

En 1985, mon père, qui exerçait depuis peu de temps une activité commerciale à Bruxelles, s’endetta auprès de ses fournisseurs. La faillite fut prononcée au mois de juin. Cette année là, mes parents passèrent l’été le plus pénible de leur existence. J’avais six ans et je m’apprêtais à rentrer en première année primaire. Pour nous éviter de subir les tensions qui existaient à l’époque entre mes parents, ma tante nous amena mes frères et moi à Dinant pour y passer le mois de juillet. Nous vîmes pour la dernière fois la caravane familiale avant que celle-ci ne soit saisie par les huissiers, comme le reste de nos meubles. On débarqua à Braine-l’Alleud à la fin du mois d’août, les bagages légés : une table, cinq chaises, des lits, des couvertures et un minimum de vaisselle. Le reste du mobilier, les vêtements plus luxueux et les objets de valeur terminèrent tous sur des ventes publiques. Mes parents réussirent à décrocher à temps un appartement trois chambres dans la périphérie brainoise, dans un quartier social qu’on appellait le ”Paradis”.

Cet appartement me semblait énorme à l’époque mais il ne devait pas dépasser les quatre-vingt mètres carrés. Je partageais ma chambre avec mon frère Eric, Patrick, l’aîné, bénéficiant du privilège de l’âge. Pendant trois années, nous avons vécu à cet endroit, le temps de retomber sur nos jambes, de se relever, de se reconstruire une fierté et un avenir. Avec le recul, ces trois années sont sans doute mes meilleurs souvenirs d’enfance. Nous avions dès les premiers jours noués contacts avec nos voisins et formés une petite bande des plus soudées. Il y avait la voisine Isabelle, une fille de mon âge dont je prétendais être amoureux. Il y avait Sven et Gaetan, les voisins de la rue d’en face qui ne quittaient jamais leurs BMX. Il y avait le gros Bernard et ses frères qui avaient tous les même gabari. Il y avait aussi le “grand” Eric, le leader de la bande, un garçon large et imposant dont je disais tout le temps que ses mains sentaient le choco. Enfin, il y avait nous, les Romano, trois frères presque inséparables à l’époque. Cette joyeuse bande avait élu comme terrain de jeu le domaine du “Paradis” qui avait donné son nom au quartier. C’était un complexe qui s’étendait au-delà du parking des habitations, autours d’un étang. C’était un parc peu entretenu qui sentait la grenouille et la vase et au bout duquel moisissait une vieille piscine en plein air que plus personne n’utilisait.

Ces trois années nous les avons passées à jouer en dépit des drames qui se nouaient autours de nous. Nous jouions à cache cache pendant qu’un voisin se faisait tirer dessus par un mari jaloux, le blessant au bras. Nous savions qu’énormément de choses se complotaient dans cette pleine de jeu. Il y avait des individus louches et des objets suspects qui traînaient dans les recoins bétonnés des installations. Les descentes de police étaient fréquentes et elles n’étonnaient plus personnes. Les parents d’Isabelle étaient divorcés. Peu après la séparation, son père avait reloué un appartement au deuxième étage. Il s’y était installé avec une autre femme et ses enfants. Un jour de mai, assis sur une chaise pliable devant l’entrée de l’immeuble, il entamma une partie de tire à la carabine sur des boîtes de conserve qu’il avait disposé de l’autre côté de la rue. Mes parents n’avaient pas eu d’autre choix que d’appeller la police. Ce jour là, Isabelle vu son père partir les menottes aux poignets et elle pleura.

Malgré ces tragédies humaines, nous vivions avec l’insouciance des enfants. Nous inventions des aventures, des amis et des monstres. Le garde du domaine s’appellait Gino et il nous terrorisait. Il errait dans les sentiers avec une pelle dans une main et un rateau dans l’autre. S’il nous surprenait dans un lieu interdit, il se mettait à courir en hurlant. Notre imagination l’avait rendu presque fantastique et nous l’appellions le “Gino”. Nous en avions une peur bleue.

C’est dans ce monde que nous avons grandi pendant trois années, dans ce domaine, sur les balançoires et les échelles de cette air de jeu. Au début de l’été 1988, une amie de ma mère prévint mes parents qu’une maison allait se libérer de l’autre côté de Braine-l’Alleud. Les propriétaires partaient en Afrique du Sud et ils cherchaient une famille propre et calme pour louer leur habitation en leur absence. L’occasion était en or, la maison était spacieuse et bien située. Nos cartons furent vite fait. En juin, nos affaires étaient embarquées. Le temps de l’unique table et des cinq chaises était loin, la roue avait tournée. Ma mère avait retrouvé en emploi comme infirmière à domicile, mon père avait lui aussi décroché un travail fixe. Je terminais ma troisième primaire, Eric allait entrer en secondaire et Patrick demandait son inscription à Saint-Luc pour terminer ses humanités dans le domaine artisitique. Mes parents n’étaient pas peu fiers de la tournure des évènements car pour eux, partir du Paradis, c’était quitter l’enfer.

L’allumeur de réverbère

Jeudi 2 août 2007

Lui : Tu as lu Le Petit Prince ?
Moi : Bien sûr, qui ne l’a pas lu…
Lui : Et quelle est ton histoire préférée ?
Moi : L’allumeur de réverbère bien entendu…

Six heures précises, Guillaume se lève. Il se prépare, mange un bout et quitte son appartment au plus tard à six heures vingt-cinq. Il marche une centaine de mètres, traverse la rue et coupe par le parc qui débouche directement sur l’arrêt du bus cent quatre-vingt un. Il patiente là une bonne dizaine de minutes, tous les jours au même endroit, au pied d’un réverbère de bronze que le temps n’a pas vaincu.

Réverbère

Ce jour là, Guillaume était en avance. Il n’avait plus pu dormir et avait franchi sa porte à six heures cinq, alors que la nuit commençait à capituler devant l’arrivée victorieuse d’une belle journée d’été. Il faisait à la fois sombre et clair, frais et doux et Guillaume se sentait d’une humeur sociable. Habituellement il ne l’est pas. C’est un homme assez froid, distant et qui n’a pas la discussion facile. On le voit la plupart du temps le nez plongé dans un manuscrit, travaillant avant l’heure car Guillaume est correcteur dans une maison d’édition. Il a certes quelques amis et une famille dont il est proche mais la relation spontannée, la curiosité pour autrui, il ne connait pas vraiment. Lorsqu’il sortit du parc, il fut étonné de ne trouver qu’une seule personne à l’arrêt de bus. C’est vrai qu’il n’était que six heures quinze. Ce matin-là, Guillaume était tombé du lit.

Son unique compagnon d’abri bus était un garçon d’une vingtaine d’année, de taille moyenne et de corpulence mince. Il se tenait debout, les genoux légerement pliés, l’air un peu perdu, les yeux fixés sur sa montre. Parfois, il passait sa main droite sur son front pour remettre en place une mèche de cheveux que le vent venait déranger. Son air attentif et silencieux intrigua Guillaume. Il le dévisagea pendant deux bonnes minutes, puis, poussé par on ne sait quelles intentions, il lui adressa la parole. “Excusez-moi, je peux vous aider ? Vous attendez le bus ? Vous cherchez les horaires ?“. Le jeune homme leva doucement la tête et lui répondit en passant la main dans ses cheveux mal coiffés. “Ho non, ne vous inquiétez pas, je n’en ai plus pour très longtemps“. D’un geste de la tête, il désigna le réverbère de l’arrêt de bus et poursuivit. “J’attends simplement six heures vingt-cinq pour éteindre cette vieille lampe“. Guillaume le regarda d’un air étonné. Il avait envie de rire car il imaginait le jeune garçon sortir de sa manche un bras téléscopique au bout duquel une petite cloche de verre aurait été fixée afin d’éteindre une lampe à pétrole. L’image était d’une autre époque et, de toute évidence, ce garçon se moquait de lui. “Éteindre ce réberbère ??? Mais je pensais que…“. Le jeune homme interrompit l’interrogation de Guillaume en s’excusant. Il se tourna vers le large pied de bronze et, très habilement, fit glisser une petite trape derrière laquelle il actionna un mécanisme qui fit mourir la lueur blafarde du réverbère. “Voilà Monsieur, je m’en vais. Je vous souhaite une excellente journée. La mienne est terminée“. Et le garçon tourna les talons pour s’en aller d’un pas légé, presque bondissant.

Guillaume était abasourdi, choqué, presque hors de lui. Ce qu’il venait de voir dépassait tout entendement. Il ne pouvait décemment pas accepter la chose. Ce garçon s’était payé sa tête. Il ne pouvait qu’avoir simulé ce geste car il est évident qu’un allumeur de réverbère ne peut plus exister au vingt-et-unième siècle. Il aurait été absurde à l’heure du grand capitalisme, de la recherche du rendement et du profit, qu’une société paye un employé pour éteindre un réverbère orphelin de tout réseaux, peut-être le seul de la ville. Il avait lu de nombreuses fois, dans des revues très sérieuses, que des personnes éminemment intelligentes avaient élaborés des programmes automatisant les réseaux électriques. Plus qu’une facilité, ces automatisations, basées sur l’heure mais aussi la liminosité ambiante, permettaient des économies et une diminution substancielle des coûts. Définitivement, il ne pouvait pas y croire.

Le bus de Guillaume arriva à six heures trente cinq précises, il prit le troisième siège à gauche en entrant. À peine assis, il sorti un manuscrit et débuta la première relecture d’un ouvrage qui devait être publié dès la rentrée en septembre. La rigueur de l’orthographe et la formalité de la grammaire lui semblaient un refuge idéal pour oublier cet anachronisme qu’il avait vécu quelques minutes auparavant. Après quelques secondes de lecture Guillaume se mit à trembler. Il tenta de contenir un légé rictus mais, très vite, il éclata d’un rire nerveux qui fit bondir le chauffeur. Le manuscrit s’intitulait “L’année des lumières : la modernisation des réseaux électriques, un défi pour l’avenir“. Il était édité pour la Société Anonyme pour la distribution de l’électricité.

Augustine Prozac

Mercredi 1 août 2007

Moi : J’ai mal à la tête…
Ma Mère : Ho arrête hein, ça va pas recommencer !
Moi : Allez, où sont les perdolans ?
Ma Mère : Mais enfin, si tu continues tu vas te bousiller l’estomac !

Augustine est toujours malade, par complaisance ou par détressse. Depuis toujours, elle est un peu accro à son pharmacien. Augustine a commencé jeune, par des aspirines junior. Un jour, lors d’une poussée de fièvre, sa mère lui fit goûter ce petit cachet citroné et elle y pris goût. Depuis c’est un peu devenu compulsif. Pour la moindre douleur, un petit bobo ou un refroidissement, Augustine veut tout voir, tout acheter et tout tester.

Depuis quelques années, elle ne se sépare plus de son sac à main, un simple sac pourtant, mais un sac qui rendrait envieux un toxico. Sa philosophie est simple, à chaque mal son remède et pour chaque remède une pilule. Elle en a de toutes les formes et de toutes les couleurs, des grandes, des petites, des allongées, des blanches, des rouges et des pigmentées bleues. Pour chacune d’entre elles, elle en connait les teneurs, les effets et les contre effets. Cobaye pour elle-même, elle en évalue la qualité et l’éfficacité. C’est que le bien être est une affaire sérieuse et son bonheur passe par ces boîtes aux noms imprononçables et par des tonnes de pilules plâtrées.

Un matin de juillet, Augustine s’est pourtant retrouvée bien dépourvue. Elle savait qu’une hypoglycémie nécessitait d’ingurgiter un aliment sucré. Elle savait qu’un mal de tête se soignait grâce à une aspirine ou à un paracétamole. Les aigreurs d’estomac, les jambes lourdes et les insomnies, elle savait comment les combattre mais rien ne la préparait réellement à ce qui allait lui arriver. Comme chaque matin, à huit heure trente précise, elle allait prendre son service derrière le comptoir d’accueil de la Société Anomyme pour la distribution de l’électricité. Elle s’installait soigneusement sur sa chaise qu’elle réhaussait d’un coussin qui lui soutenait le bas du dos et protégeait ses fragiles lombaires. Elle plaçait son casque micro qu’elle avait obtenu après de longue négociations et discussions sur l’inconfort des combinés classiques et les problèmes de santé qu’ils engendraient. Ce matin là, la première personne qui franchit le tourniquet n’était pas un énième client en colère, c’était un jeune homme, propre sur lui et souriant. Il lui demanda l’étage et le numéro du bureau du chef du service “réclamations”, elle lui répondit d’un air un peu incertain, en souriant du mieux qu’elle pouvait. La maladie la gagnait déjà. Elle sentait des palpitations, des sueurs et des noeuds d’estomac qui s’annonçaient. Elle prit ce qu’il fallait pour combattre tout ça, un cocktail de pilules blanches, beiges et bleues, mais rien n’y fit. Les symptômes de s’estompaient pas et d’autres apparaissaient. Cette nuit là et toutes les suivantes, Augustine ne dormit pas. Elle mutiplia les doses de vitamines et testa les tisanes pharmaceutiques. Elle changea ses oreillers et son matelas et doubla ses rideaux. Augustine se sentait sombrer, atteinte par un mal dont elle ignorait les causes et contre lequel elle ne pouvait rien faire.

Elle trouva enfin la solution quinze jours plus tard. Alors qu’elle somnolait devant ses écrans et ses agendas, elle fut réveillée par une voix qu’elle reconnu directement. “Bonjour Madame, j’ai rendez-vous avec le chef du service réclamations, je suis Monsieur Dubier. J’ai passé une entrevue il y a quinze jours, vous m’aviez indiqué son bureau. Je commence à travailler aujourd’hui dans son service“. Le visage d’Augustine s’éclaircit et elle lui sourit. “Bienvenu dans notre société Monsieur Dublier, je vous annonce de suite“. Le diagnostique tomba comme un couperet. Il s’appellait Samuel, il avait vingt-huit ans et Augustine était amoureuse.