Archive pour juin 2007

Le monde d’Hubert

Vendredi 29 juin 2007
Mon père : Chouchou ?
Ma mère : Oui mon amour ?
Mon père : Tu sais que je n’ai encore rien bu ?
Ma mère (en se levant, agassée) : Rooooh ! Macho va !

Hubert a trente-huit ans, il est marié, père d’un petit garçon de huit ans. Hubert a bien réussi dans la vie, il est heureux. Hubert est fonctionnaire nommé, il a sa maison, il cotise pour sa pension. Hubert a une vie parfaite, il en est convaincu.

Maison

Quand il était enfant, son père lui répétait sans cesse que c’était à force de travail qu’on obtenait la reconnaissance. Lui-même était employé dans une “régie” à l’époque ou les telecoms n’étaient pas encore une histoire de gros sous. Bien vu de tous, il s’affichait auprès de sa famille et de ses amis comme un travailleur respectable, forçant le respect et arborant fièrement les principes de bonne morale. En réalité, son travail était le plus souvent bouclé en quelques journées et il passait le reste de la semaine à peaufiner ses techniques de bridge. Mais qu’importe, l’image qu’il donnait à Hubert était celle d’un homme droit pour lequel il ne pouvait avoir que de l’admiration. “Un jour je serai comme papa !“. Il ne croyait pas si bien dire…

C’est dans ce mythe qu’Hubert a grandi. C’est aussi dans cette illusion qu’il a très rapidement défini sa ligne de conduite : faire le minimum pour un maximum de gain. Voici un principe fort alléchant qu’il n’a eu aucun mal à appliquer. Apprendre à lire est important, certes, mais uniquement pour traiter avec l’administration et pour signer un contrat. Apprendre à compter est essentiel, mais surtout si l’on s’en sert pour réaliser quelques économies, toujours à son profit personnel bien entendu. Pourquoi perdre son temps à l’école alors que ces bases sont acquises dès l’âge de seize ans ? C’est une question essentielle et évidente pour Hubert, tant dans sa formulation que dans sa réponse.

C’est sur ces bases que sa “petite entreprise” progressa et, très vite, la question de l’association se posa. Vivre à deux c’est augmenter les gains. Hubert se mit donc en quête de trouver sa moitié. Il la rencontra un jeudi, la revoyait samedi à dix-huit heures trente, l’embrassait à vingt heure quinze, trente minutes avant le prime time du samedi soir… quel heureux hasard !

Puis vint le temps des grands projets et des grandes décisions. Vivons heureux, vivons dangereusement. Ils décidèrent d’acheter un terrain, tout ce qu’il y a de plus carré, pour y construire une maison, tout ce qu’il y a de plus cubique. Une villa belgo-belge, wallono-flamande, quatre murs avec des fenêtres et une porte, un toit et un garage, un jardin grand comme un timbre-poste et tout autour une clôture. Le bonheur appellant le bonheur, l’heureux évènement arriva quelques années plus tard : ”Nous avons le bonheur de vous annoncer la naissance de Nicolas“. Bravo Nicolas, tu es tellement bien tombé ! Tu as beaucoup de chance.

Voilà donc Hubert aujourd’hui à trente-huit ans, marié, père d’un enfant et propriétaire comblé d’une maison préfabriquée. Sa vie est un peu terminée mais il n’en est pas conscient, trop occupé qu’il est d’entretenir ses deux mètres carrés de pelouse. Parfois il amène sa famille quelques jours au soleil, dans un centre touristique en Turquie, all inclusive, toboggans et bar dans la piscine. Un autre rêve réalisé.

Il y a quelques années, il s’accordait encore de temps en temps une heure ou deux au comptoir d’un bistrot où il clamait haut et fort devant ses compagnons d’infortune la précarité de sa situation. “Quarante pourcents ! On nous enlève quarante pourcents de notre salaire !“. Il aimait cette ambiance de café-commerce, il aimait les “hooo” et les “haaa” qui ponctuaient ses élans, il se gonflait des “Ben c’est bin vré !” ou des “Hubert ! Président !“. Il se sentait encore l’âme d’un conquérant, la force d’un leader suivi de centaines de soldats. Mais tout ça c’était il y a quelques années. Depuis les choses ont changées. Il y a Nicolas, il y a la famille, il y a Madame qui fait des crises, jalouse et possessive. Alors Hubert se console et s’évade au fonds de son jardin, alongé, une bière en main et quelques apericubes posés sur la cuisse. Parfois il regarde le ciel et réfléchi mais très rapidement il s’endors et puis oublie.

Et après…

Mercredi 20 juin 2007
- Moi : Pourquoi les lapins y sont morts ?
- Ma mère : Hé bien parce que tout le monde meurt un jour…
- Moi : Mais toi aussi tu vas mourir un jour alors ?
- Ma mère : Bien sûr que je vais mourir un jour, c’est comme ça…

J’ai du mal à comprendre ce qui m’arrive. Sans doute je dois souffrir d’hypersensibilité. Je n’en sais rien. Je m’émeus d’une manière totalement démesurée de la mort d’un parfait inconnu. Vendredi dernier nous apprenions le décès de l’époux d’une de mes collègues et ce matin un dernier hommage lui était rendu, hommage auquel nous avons assisté. Ce n’est pas du mélodrame et je n’ai d’ailleurs pas versé une larme pour cet homme que je n’avais jamais vu, c’est juste plus intérieur, une sorte de réflexion et un frisson qui, depuis ce matin, me parcourt l’échine.

D’entendre des discours et des musiques religieuses, j’en viens à me demander si je n’aurais pas préféré pouvoir comprendre tout ça. Comprendre pourquoi des hommes et des femmes trouvent important d’embrasser la croix. Comprendre pourquoi une phrase, un verset ou la simple parole d’un homme d’Église peut apaiser la souffrance des familles et des proches du défunt. Au contraire de certains non croyants, je n’ai jamais eu “l’injure” facile pour ces cérémonie et la hiérarchie écclésiastique mais je ne les ai jamais totalement comprises.

Ma mère est croyante protestante mais elle n’a plus fréquenté le Temple depuis bien longtemps. Mon père ne croit en rien. Ils ont choisi de ne pas m’imposer d’opinion. Inconsciemment, j’ai choisi la solution la moins engageante, celle de ne rien refuser mais de ne rien accepter non plus. “Je ne sais pas“. C’est la résiliation mais aussi la reconnaissance qu’il y a des choses qui nous dépassent. La voie la moins rassurante mais aussi la plus grisante. Parfois je voudrais croire que le “divin” est en chaque être et dans une transcendance “horizontale” représentée par l’amour, l’amitié, la compassion et tous les sentiments humains. Parfois je voudrais avoir la certitude que la mort c’est comme éteindre une lumière, “on” tu es là, “off” tu n’es plus. Je voudrais tellement ne rien en attendre et embrasser dans la joie et l’insouciance le chemin que j’ai déjà fait et celui qu’il me reste à parcourir.

Je voudrais témoigner ma sympathie à cette dame qui se retrouve seule aujourd’hui. Les premier mois que j’étais ici elle ne m’aimait pas trop. Derrière mon dos, elle m’appellait le “jeune con” parce que dans certaines circonstances j’avais été améné à lui faire quelques remarques. Avec le temps, j’ai appris à la connaître et cette appellation est devenue une sorte de blague entre elle et moi. Aujourd’hui, quand je lui ai présenté mes condoléances, elle m’a embrassé, m’a souri et m’a dit du haut de son accent tournaisien : “merci petit con“. J’ai trouvé ça touchant.

Lettre à Morphée

Mardi 19 juin 2007
Mon frère : 1h25 !!! Faut qu’on dorme !!!
Moi : Ben ouais…
Mon frère : Bon ben bonne guerre alors…
Moi : Ben ouais, bonne guerre…

Puisqu’enfant on est persuadé qu’une lettre au Père Noël peut tout changer et puisque je refuse de grandir, je prends ma plume aujourd’hui et, les yeux mi-clos, j’écris à Morphée…

Cher Morphée,

C’est le regard embué et les membres engourdis que je m’adresse à toi. Je m’inquiète de ne plus te voir aussi souvent qu’avant, je m’inquiète de ne plus avoir ces moments privilégiés que nous partagions encore il y a quelques années. Il faut se rendre à l’évidence. Les choses changent et évoluent et nous ne partageons plus cette amitié et cette étroite relation qui nous liait avant.

Je ne saurais dire avec certitude depuis combien de temps je te connais et je te côtoie. Petit enfant, j’ai de merveilleux souvenirs de notre relation, si saine et si réconfortante. C’était le temps de l’insouciance et des jeux, celui des caprices et des gamineries. De la tombée de la nuit jusqu’au levé du soleil nous faisions les quatre cents coups. Mon lit était un monde et je m’y sentais chez moi. Mon cocon, ma capsule, mon radeau… les images ne manquaient pas et nous construisions cet imaginaire à deux. Tu me persuadais que j’étais un capitaine chassé de son navire ou un hermite vivant dans une cabane perchée sur l’arbre le plus haut du monde. Je trouvais ça drôle et agréable et je m’endormais à tes côtés, la tête pleine de tes fantaisies. Le bonheur était de courte durée mais il était réel et intense, constructif et reconstructeur. Nous avions nos vies et nous voulions en profiter, c’est pourquoi tôt le matin nous nous quittions, sans tristesse, car nous savions que ces mêmes jeux et ces mêmes plaisirs reviendraient la nuit suivante, et toutes celles d’après.

Ainsi, notre relation prenait des allures d’entente parfaite, mais les amitiés d’enfance sont les plus fragiles. J’ai commencé à grandir. Mon lit n’était plus ce jardin secret et ce lieu privilégié rassurant et regénérateur. Ici ou ailleurs, le sommeil était devenu une obligation et je m’en privais volontiers. Grignoter sur la nuit pour vivre sa vie, c’est la finalité de l’être adulte et, aujourd’hui plus que jamais, c’est cette finalité qui s’impose à moi. Les yeux cernés, j’avance tête baissée et je tente de rester debout. J’use et décuple mes dernières forces.

Pourtant, j’ai bien tenté de renouer avec toi il y a quelques années. Fragilisé et blessé, j’ai tout fait pour te garder auprès de moi. De jour comme de nuit, ta présence m’était devenue indispensable mais mes angoisses et mes plaintes, par lassitude, ne suscitaient au final que ton indifférence. Tu restais à mes côtés, calme, silencieux mais impuissant. J’avais honte de cette possessivité, de ce besoin maladif d’exclusivité et, d’un commun accord, nous avons mis fin à cette situation et prononcé le divorce, pour un bonheur et un mal nécessaire, celui de connaître à nouveau la difficulté mais aussi la joie du réveil.

Aujourd’hui je vis heureux mais j’ai souvent le regret de ne plus connaître ces histoires que tu me murmurais à l’oreille, ces histoires qui faisaient des images dans ma tête. Je les entends encore parfois, faiblement, indistinctement, mais l’empressement du réveil les balaie en un instant. J’oublie mes rêves et je ne sais comment les rattraper. Je voudrais parfois fermer les yeux et prendre mon temps, le perdre pour un mieux, pour revivre mes songes aussi intensément qu’autrefois. J’ai grandi Morphée mais je voudrais que l’on me parle comme à un enfant. Reviens me voir quand tu en as le temps et dis-moi que les rêves existent encore…

Amicalement,

Frédéric

Loin des yeux…

Vendredi 15 juin 2007
Mon frère : Ben tu sais ici c’est pas gai tous les jours…
Moi : Ha bon ? Pourquoi ?
Mon frère : Ben ils n’ont pas grand chose à dire…
Moi : Ho…

Il m’a dit qu’il se sentait seul. Il m’a dit que les mots lui manquaient pour s’exprimer. De vivre à l’étranger, de parler une autre langue, je pense qu’il en a assez. Il habite à des centaines de kilomètres d’ici et maintenant nous lui manquons.

Main

Il y a aujourd’hui un peu moins de dix ans qu’il s’est envolé, c’était au beau milieu du printemps. Sur base d’un simple message électronique, il trouvait sa voie le jour même où l’Office national de l’Emploi décidait de le rayer définitivement des listes du chômage. On l’accusait de “manque de motivation dans la recherche d’un emploi“, critique dont il se défendait en dénonçant les “lacunes administratives pour les professions artistiques“. C’est qu’en 1998, en se présentant comme infographiste il ne rentrait dans aucune catégories. “Mais il est écrit bande dessinée sur votre diplôme ???“, “Que faites-vous au juste avec un ordinateur ???“. Il ne lui en fallait pas plus pour le décourager à trouver un emploi dans son propre pays, alors il est parti. En Angleterre et puis en Suède. Il réalise maintenant des illustrations pour des campagnes publicitaires au sein d’une équipe de graphistes indépendants à Stockholm. C’est un boulot qu’il aime je pense, là n’est pas le problème, mais il m’a dit que les gens là-bas n’étaient pas accueillants et, sur le ton de l’humour, il a expliqué que si leur langue était si concise, c’est tout simplement qu’ils n’avaient rien à se dire. Triste constat n’est-ce pas ?

Mes parents m’ont raconté qu’à dix ans, assis en tailleur à la table du salon, il reproduisait tout ce qu’il voyait. Tout y est passé, Goldorak, Albator, et même plus tard la silhouette nue de quelques jeunes filles sur lesquelles la censure des programmes jeunesse avait fermé les yeux. Ça choquait ma mère certes mais dans un sens elle acceptait l’idée qu’un artiste en herbe apprivoise les formes humaines, aussi simplifiées qu’elles soient. Puis il y a eu les bandes dessinées dans le journal local “la voie de Flénu” et les aventures de Chili et Willy, nos deux cobayes nés un beau matin d’un couple de cochons d’Inde que mes parents avaient toujours cru être deux mâles. Enfin vint la formation et les années à Saint-Luc, l’école où, disait-il, “les gens avaient de drôles de coupes” et où “l’on dessinait sur les murs“. Une école où l’on voyait aussi parfois d’un mauvais œil le fait qu’il avait assez rapidement troqué ses crayons contre une souris et un scanner. Si le futur pouvait parfois être un peu plus présent, on s’épargnerait souvent maintes souffances et frustrations.

Cette année il aura trente cinq ans. J’ai toujours été fasciné par la manière qu’il avait de se pencher sur sa table de dessin et sur la dynamique de ses yeux qui, lors d’une reproduction, couraient inlassablement entre le modèle à l’esquisse. Il m’a parfois dit que lui et moi partagions les mêmes choses et la même vision du monde. Malgré ses conseils, j’ai choisi une autre voie mais nous gardons, outre la dernière syllabe de notre prénom, un tas de choses en commun. Sur un planisphère, Bruxelles et Stockholm se rejoignent d’un simple trait de crayon.

Madame Nicole

Vendredi 1 juin 2007
- Moi : Buona sera, sono Frédéric et Lei ?
- Elle : Buona sera, sono Nicole, piacere
!
- Moi : Piacere ! È anche al’corso di Marina ?
- Elle : Assolutamente !

Depuis octobre dernier je prends des cours d’italien et Nicole aussi. Nicole a une cinquantaine d’années, plutôt dynamique et au premier abord assez souriante. C’est le genre de femme qui parle avec tout le monde et qui rit de tout, active et curieuse. En gros, elle est ce qui devrait vous donner l’envie de vieillir. Et pourtant…

Sous son masque de vertus, Nicole est en réalité l’être le plus égoïste et le plus détestable qu’il soit, j’en ai la certitude depuis hier soir. Entre fausse modestie, mauvaise foi et égocentrisme, elle est la somme de tout ce que je ne peux pas supporter chez les gens. Par caprice, Madame Nicole a voulu avancer l’examen de quinze jours et son vœux fut exaucé. Par fantaisie, elle choisi de modifier le programme du cours et tout le monde la suit. Par ironie, elle se permet de me dire qu’elle ne m’a plus vu depuis longtemps mais qu’heureusement je tombe à pic pour l’examen. Mais quel charme ont-ils ces gens qui ont de si grandes gueules et à qui personne n’ose jamais rien dire ?

Elle énervante, moi énervé, les choses ne pouvaient que se compliquer hier soir. Fatigué par une vie plutôt compliquée ces derniers temps, j’ai pour une fois choisi d’ouvrir mon claque merde. Fallait pas me marcher dessus, fallait pas me prendre pour un con. Je ne supporte pas les gens qui réfléchissent tout haut lors d’un examen, je ne peux pas voir les gens qui posent des questions idiotes pour le simple plaisir de parler et de s’entendre parler, enfin, je ne peux pas admettre le fait que cette dame soit inscrite dans un cours débutant alors qu’elle sait pertinemment qu’elle parle parfaitement l’italien. Mais pourquoi donc personne ne lui dit rien ? J’étais sur le cul de voir hier soir cette femme se lever et, sur la fin de l’examen, corriger au feutre rouge, devant les yeux du professeur, les copies de ses camarades. J’étais encore plus étonné de constater que tout le monde semblait trouver ça “normal”.

Pour ma part, lorsqu’elle approcha de ma copie, je me suis mis en mode malade mentale. Les yeux méchants et la bave aux lèvres, je lui ai dit : ”nan mais vous pouvez pas rester en place deux minutes et réfléchir dans votre tête comme tout le monde !“, ce à quoi elle a répondu “ho mais c’est pour s’entraider, on a qu’à tous corriger ensemble l’examen, tout le monde passe au bic rouge !!!“. J’en pouvais plus et je suis devenu roquet : “nan mais tu veux pas non plus faire la cotation toi-même non plus ! Écoute-moi bien… j’ai payé 250 euros pour ce cours et j’en ai marre que quand tu viens ici, une fois sur cinq, la leçon ne ressemble plus a rien. Là tu vois je vais terminer mon test et le rendre gentiment à la Madame et toi tu vas doucement te rassoir“. Ma réaction provoqua un gros blanc et le temps nécessaire à la relecture de ma copie que je remis quelques minutes plus tard. Après avoir regagné ma place et rangé mes affaires, je me suis levé et j’ai dit poliment à Marina, notre professeur : “Mi scusi, sono un po’ nervoso e devo partire. Grazie e buona sera“. Le plus difficile maintenant ça va être de remettre les pieds à ce cours d’italien.