Lui : Voilà mon garçon, j’ai terminé !
Moi : Merci Monsieur…
Lui : Mais de rien, te voilà plus légé. C’est une bonne chose de faite.
Moi : Je vous dois combien ?
Romain à vingt-sept ans, il est relativement intelligent et sans grands défauts physiques mais, de cette évidente normalité, il doit s’en convaincre tous les jours.

Petit, Romain était trop maigre et ses parents s’en inquiétaient. À peine vingt kilos à dix ans, ça faisait parler les gens. Lui n’en rougissait pas. Tout inconscient qu’il était, il jouait fièrement de ses fragiles mandibules et pianotait sans complexe sur ses minuscules côtes. À partir de l’adolescence, Romain se déforma dans tous les sens, il plia, se courba, enfla, devint gras et puis moins gras, tour à tour, flasque et robuste, blanc, rose et rouge. La situation s’empira et Romain ferma les yeux, pendant longtemps, très longtemps. Un matin, il se réveilla et, devant son miroir, découvrit le visage et les traits qu’il porterait jusqu’à la fin de sa vie. Il avait vingt-cinq ans, il était adulte, à nouveau d’apparence normale.
“Vu son ossature, je ne conseille pas à votre enfant la pratique d’un sport“; “l’inégalité des jambes s’accroit de plus en plus, il devra bientôt marcher dans les rigoles“; “un peu de graisse mal placée à l’adolescence, c’est normal, hein mon petit gros !!!“. La vie est souvent faite de contrariétés et de vexations dont on n’évalue pas toujours la portée. Ces mots prononcés par des médecins sont paroles d’évangile, alors on se tait et on dit “merci Docteur“, “au revoir Docteur“.
Pas moins acceptables et tout aussi blessants, les sarcasmes du coiffeur ont achevé le travail. “Ha mais regardez-moi cette implantation de cheveux, on dirait un palmier, on sait vraiment rien en faire !!!“. De la part d’un type qui sent la sueur, empeste la bière et se rase les cheveux pour masquer sa calvitie, l’intention est mal placée. Peu importe, Romain avait pris note. D’avoir été coiffé par des idiots sans goût et sans tacte, il s’était résigné à ne rien faire de ses cheveux. Peu à peu, par inutilité ou par rejet, les miroirs disparurent de son environnement. L’image floue et sculptée par l’humour stupide et les certitudes écœurantes de ces gens, avait définitivement abattu son amour propre. Romain détestait Romain.
Pendant longtemps, chaque vision de lui-même le faisait sursauter et baisser les yeux. Chaque tentative forcée était un échec. Il se brossait les dents les yeux dans le lavabo et sortait de sa douche en se réjouissant de l’embuement excessif de sa salle de bain. Et comme la souffrance n’est que plus délicieuse lorsqu’elle se vit seul, il n’en parlait à personne. Les années passant et le processus de refoulement aidant, Romain se vida de toutes substances. Creux, terne et sans âme, il ne lui restait que sa gentillesse et un peu de bonne volonté pour faire partie du monde.
Aujourd’hui Romain voudrait oublier. Oublier ces années d’ignorance et de rejet, oublier la solitude qu’il s’était imposée, les portes qu’il avait fermées et rebâtir son royaume. Victime de lui-même, à la fois martyr et bourreau, juge et condamné, il a décidé de se repentir. Apprivoiser son reflet malgré l’envie de s’arracher le visage, de se le griffer et de se faire souffrance, telle est sa vie depuis deux ans. Mais aujourd’hui Romain recommence à aimer Romain.